Petite Collection du “
TRISTAN BERNARD
COUTES
Bantruche
EJ
Illustrations de VALLOTTON
1
60 centimes.
CONTES
de
BANTRUCHE
et d’ai I leu rs
M. TRISTAN-BERNARD, par lÉANDRE.
TRISTAN BERNARD
COflTES
DE
Pantruche
(^lluôtiaiiona^ dej^ (^ . ^ Clllottoil
PARIS
F. JUVEN ET C‘% ÉDITEUR
10, RUE SAINT-JOSEPH, 10
1897
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^h.5"b
C O N TES
DE
P ANTRU CHE
et d’ailleurs
Le Prestige des Banknotes
Quand James arriva dans nos murs, il possédait quinze louis
en tout. 11 eût pu subsister deux mois et chercher une place en
battant le pavé, qui ne se tient jamais pour battu.
Il préféra embrasser, dès Pabord, une carrière élégante et
difficile, qui demande beaucoup d’ingéniosité et divers autres
dons de nature, la carrière absorbante entre toutes, qui ne laisse
ni loisirs, ni vacances. Il se consacra bravement à l’oisiveté.
II
, Il se procura un complet de voyage, une belle malle d’occa-
sion, couverte d’étiquettes d’hôtels suisses ou méditerranéens,
et vingt sous de vieux papiers, pour rendre cette malle pesante.
6
CONTES DE PANTRUGHE
Puis, il héla iiii fiacre h galerie, et se fit conduire, lui et son
bagage, dans un hôtel fashionable, r Hôtel des Princes Noirs et
des Tigres de Norvège,
Y ayant retenu un petit appartement bien exposé^, il allongea
aux valets trente francs de pourboire, sur les cinquante qui lui
restaient. Il résolut de prendre pension au restaurant Jimmy.
Il se commanda chez Duvahs, l’excellent tailleur canadien,
une dizaine de vêtements, redingotes, jaquettes, smokings,
pet-en-l’air, habit de soirée, culottes de cycle, culottes de che-
val, tâta minutieusement les étoffes, et discuta la coupe avec
un air hiératique.
Si le prince de Galles eût vu les cravates et les chemises que
James se commanda chez Teminore, il eût, dans le désespoir de
la défaite, abdiqué toute prétention à l’élégance, et se fût
habillé, séance tenante, en ouvrier ferblantier. Feu Brummel,
lui-même, en voyant les belles chaussures vernies de James,
eût laissé échapper une éructation bruyante, si cette marque d’in-
tempérance ou de dépit n’était interdite à ceux dont l’estomac a
des raisons posthumes pour ne fonctionner plus.
ET D’AILLEURS
■7
MI
Contre la somme de trois francs, im employé du télégraphe
remit à James dix cartes ouvertes. James en écrivit la suscrip-
tion d’une écriture chaque fois différente. Puis, il se les adressa
à son hôtel, à des heures où il se doutait bien qu’il n’y était pas.
Jusqu’à sa rentrée, cés cartes traînent sur le bureau — à
portée de l’œil indiscret de la patronne.
D’une écriture nette et posée :
Cher monsieur James,
Votre enchère n'est pas couverte. Le château et ses dépendances
vous restent, ainsi que les cent soixante-dix bœufs.
ViNAiGRET, notaire.
Et ces quelques mots, en caractères hâtifs, mais princiers :
Cher James,
On ne vous voit plus, Vme^ donc déjeuner:
Henri d’Orléans, duc d’Aumale.
D’une grande écriture longue :
Quel beau collier de perles, beau chou! Tu me gâtes l Viens
ce soir. '
Frédégonde de BrunehauLt
IV
Une après-midi, James passe chez son tailleur :
— Auriez-vous mille francs dans votre caisse? Je vous les
rendrai à cinq heures et vous m’éviterez la peine d’aller jusqu’à
la Banque.
8
CONTES DE PANTUUCHE
Voilà des choses qu'il ne faut jamais dire à des gastralgiques.
Le visage de rexcellent Duval’s devient terreux comme un sou-
lier de jardinier. Mais il réfléchit qu’il s’est enfoncé à fond en
livrant une commande de trois mille francs de vêtements.
Refuser de prêter cinquante louis, ce serait s’avouer à lui-même
qu’il a fait une affaire hasardeuse. Et les mauvaises affaires
sont très mauvaises pour l’estomac. 11 préfère allonger les mille
francs sans ardeur.
James passe alors au bureau de son hôtel : a Avez-vous des
lettres pour moi, madame Tibère? » Puis, négligent, tirant son
portefeuille : (( Faites-moi donc chercher de la monnaie de mille
francs, des billets et des louis. ))
Il entre une demi heure après, comme par hasard, chez son
chemisier. Brillant morceau de critique sur les derniers cols
livrés. Puis, désinvolte, tirant son portefeuille et des louis :
(( Donnez-moi donc un billet de mille pour toute cette monnaie,
qui m’embarrasse. )) Le chemisier dit, en riant bassement : (( Il
y en a bien d’autres qui voudraient être embarrassés comme
vous. »
James entre, l’instant après, chez Odessa. Elégie, reprise en
ET D’AILLEURS
9
chœur, sur ce thème : la fragilité des bottines vernies! Puis
James, machinal, tirant son portefeuille : (( Auriez-vous deux
billets de cinq cents pour un de mille? »
Au restaurant, maintenant. Il y pénètre d'un air distrait. La
dame de la caisse, sur sa demande, lui remet dix billets de cent
francs pour ses deux billets de cinq cents.
A cinq heures moins le quart, il rapporte les cinquante louis
au tailleur, qui en agonise de joie et s'excuse d'une voix défail-
lante :
— Pourquoi vous être pressé? Vous m'auriez remis la somme
un de ces jours. Enfin!
V
James, satisfait d'avoir consolidé son crédit, s'offre en sup-
plément, à son dîner, une bouteille de champagne que la dame
de la caisse inscrira joyeusement à son compte.
Le Collectionneur
I
Un matin cTavril, mon ami Lartiilenr adopta .nn enfant de
quelques mois. 11 se trouvait dans les conditions légales, n'ayant
pas d'enfant vivant.
Puis, il se dit : a Maintenant que j'ai un enfant adoptif, ne
serait-il pas bon que j'eusse également un enfant naturel? » Il
en toucha deux mots à une modeste ouvrière, sa voisine de
palier. Elle lui donna, le terme accompli, un enfant naturel,
qu'il alla reconnaître à la mairie.
Après le baptême, il rentre chez lui tout soucieux : (( J'ai bien,
pensait-il, un enfant adoptif et un enfant naturel, mais je n'ai
pas d’enfant adultérin.
(( Au fait, acheva-t-il, mon notaire n’est-il pas marié? Si je
me faisais présenter à sa femme? »
Ce qui fut dit fut fait. 11 fut bientôt en bons termes avec la
notairesse.
Un soir, comme il dînait chez ses parents, il eut, après le
potage, un sursaut. « Sapristi! se dit-il en lui-même, je n'ai
pas d'enfant incestueux! )) Justement, il lui restait encore une
sœur non mariée, et il put se procurer à peu de frais un enfant
parfaitement incestueux, qui n'était pas adultérin.
CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS
11
Cependant, les puritains commençaient à le regarder d’un
mauvais œil.
II
Alors il se dit : (( Faisons taire les langues et prenons
femme. »
Mais il s’agissait de s’assurer tout d’abord un enfant légitimé.
Il entreprit donc la séduction d’une jeune fille très bien, et ne
l’épousa qu’après qu’elle lui eut donné un petit garçon qui fut
aux termes de la loi, un enfant légitimé. Puis il la rendit mère
une seconde fois, pour avoir un enfant purement légitime.
Il vivait en paix, avec sa compagne, dans une petite maison
de Neuilly. Autour de lui jouaient l’enfant adoptif, l’enfant
naturel, le légitimé, le légitime, voire l’adultérin, que lui
envoyait souvent la notairesse, et aussi Gaspard, l’enfant inces-
tueux, qui l’appelait papa le lundi, le mercredi, le samedi, et
mon oncle les autres jours de la semaine.
III
Lartilleur n’était pas complètement heureux, car souvent la
santé de ses enfants le mettait dans des transes douloureuses.
Il craignait qu’un malheur n’arrivât à l’enfant naturel et ne
dépareillât ainsi sa collection.
Vivant en état de mariage, il ne pouvait donner le jour qu’à
des enfants légitimes ou adultérins, et, pour remplacer, à l’occa-
sion son bâtard, il eût été contraint de se séparer de sa femme (par
les moyens toujours pénibles du divorce ou du meurtre).
Quant à la mort de l’enfant adoptif, c’était un cauchemar
pour lui que d’y songer. Pour se trouver à nouveau dans les
12
CONTES DE PANTRUGHE
conditions légales, et adopter un autre enfant, il lui eût fallu
primitivement supprimer tous les siens, et recommencer sa col-
lection.
IV
Cependant, le ciel le bénit. La santé de ses enfants demeura
florissante, et il vivait en paix, tel un patriarche, au milieu de
cette famille de bric-à-brac.
On le rencontrait assez souvent dans le monde, dans les salons
académiques et les diverses ambassades, où il aimait à vanter
sa petite famille.
Un soir, au fumoir. Le Blafard ricana.
— Pas très complète, tu sais, ta fameuse collection? Il y
manque un numéro important.
— Je voudrais savoir lequel, riposta Lartilleur d’un ton très
assuré.
— Il y manque, continua Tautre, un enfant posthume.
Lartilleur blêmit à cette parole.
— Et prends garde, acheva froidement Le Blafard ; à suppo-
ser que tu meures subitement, sans que ta femme soit grosse,
il est à présumer que l’enfant posthume manquera toujours à
la série. D’autre part, si tu la fécondes et si tu oublies de mou-
rir, tu seras père de deux enfants légitimes. Un numéro double :
triste gaffe pour un collectionneur !
Lartilleur se leva d’un trait. Il passa dans un salon voisin,
où sa femme jacassait paisiblement avec des dames du haut
monde, et, d’un ton impératif :
— Adèle, rentrons chez nous. Illico !
Quelques temps après, nous apprîmes que Lartilleur s’était
mortellement blessé en jouant avec une arme à feu, dont il avait
ET D’AILLEURS
13
imprudemment pressé la gâchette au moment même où le canon
se trouvait entre ses dents. Il laissait plusieurs enfants de diffé-
rents lits et Tespoir dùm enfant posthume.
La succession, avec des héritiers si divers, ne manqua pas
de s'égarer dans la forêt des articles du Code et fit la rencontre
du Fisc, qui Favala tout entière, gloutonnement.
La famille de Lartilleur se trouvait sans ressources. Mais il
avait prévu ces difficultés et léguait sa collection aux Enfants
assistés du département de la Seine.
Qu’est-ce qu’ils peuvent
bien nous dire ?
Telle était la question que se posaient les savants, réunis au
congrès de Pampelune pour chercher les moyens de communi-
cation possibles entre la planète Terre et la planète Mars. L'ac-
cord s'était fait sur ce point, que les signes lumineux observés
à la surface de^jMars étaient bien. des signaux à notre adresse,
dont il s'agissait de trouver le sens. Et ce n'était pas douteux :
pourquoi voulez-vous qu'une planète perde son temps à s'éclai-
rer ainsi a giorno, si ce n'est pour converser avec d'autres
planètes ? -
CONTES DE PANTUUCHE ET D’AILLEURS
15
Le docteur Isidorus présenta une motion, qui fut adoptée à
r unanimité.
(( Admettons, disait ce savant docteur, que les Martiens sont
beaucoup plus avancés que nous dans la voie du progrès et
qu'ils se sont rendu compte, par des moyens perfectionnés de
téléphonie et de téléphotie, de tout ce qui se passe à bord de
notre planète. Risquons donc le coup et écrivons-leur én fran-
çais. Ça ne nous coûtera jamais que vingt-deux milliards !
Pour écrire à des gens qui habitaient si loin, il fallait se pro-
curer une feuille de papier énorme et surtout un endroit très
plat pour l’étaler. On choisit l’endroit classique pour une expé-
rience de ce genre, les déserts de l’Afrique centrale ; on supprima
des oasis, on rasa des villages de nègres, pour empêcher que
l’immense feuille fît des plis. Par la même occasion, on civilisa
dès quantités de noirs, et l’on convertit au végétarisme tous les
cannibales del’Ouandsi, de l’Ouandgéet de l’Ouandga, si friands
jusque-là de chair humaine qu’ils nourrissaient de leurs propres
oreilles leurs ventres affamés.
On réquisitionna tous les produits des fabriques d’encre, si
bien qu’en Europe l’encre maiKpia. Séverine dut écrire sur
l’écorce des arbres ses éloquents appels à la charité publique,
durant que des tambours de ville, pareils aux anciens rapsodes,
déclamaient dans les carrefours de Limoges, des Andelys ou de
Loudéac les alexandrins de M. François Coppée.
Quand on eut rendu, par des procédés chimiques, l’encre par-
faitement lumineuse, d’immenses rouleaux, traînés par des
bœufs, l’étalèrent pour former les lettres sur la feuille de papier.
Ce travail dura près de quatre mois. Comme les signaux de
Mars continuaient de plus belle, on avait décidé d’envoyer
d’abord cette brève interrogation :
— Plaît-ü ?
Chacune de ces lettres mesurait cent lieues de hauteur. Et
16
CONTES DE PANTRUGUE ET D’AILLEURS
Ton prit soin de mettre sur les i des points d’un diamètre tel,
(pi’une armée tout entière y pouvait évoluer.
L’inscription terminée, on attendit au grand observatoire du
(iabon la réponse de la planète Mars. On n’attendit pas long-
temps. Vingt quatre heures après, courrier par courrier, la
réponse de Mars arriva par lettres lumineuses isolées, qui appa-
raissaient l’une après l’autre, de quart d’heure en quart d’heure.
L’observatoire les télégraphiait aux Terriens surexcités.
Or, la réponse à la question : Plaît il? disait simplement :
— Rien.
On étala dans l’Afrique centrale une nouvelle feuille de papier,
sur laquelle on écrivit ces mots (le travail dura sept mois) :
Alors ^ pourquoi nous faites-vous des signes?
Mars répondit :
Ce n'est pas à vous que nous parlons. C'est à des gens de la
planète Saturne.
Gangrène des paletots
et Névrose des bottines.
Une récente chronique scientifique du Temps signalait, dans
un journal industriel, (( une étude pleine d'aperçus nouveaux
sur une maladie connue et inexpliquée des chaudières à vapeur :
on la nomme la corrosion par pustules )).
(( C'est là, ajoute notre confrère, une vraie maladie, analogue
à la variole des humains!.. Vos bouillottes se garnissent d'am-
18
CONTES DE PANTRUGHE
poules OU de pustules... Les ampoules crèvent, grêlant la tôle...
11 arrive souvent qu’une chaudière au repos contracte de sa
voisine une maladie pustuleuse. ))
Courteline nous a dit jadis l’histoire réjouissante d’un aliéné
qui (( fait des hlagues » h des objets domestiques. Ne raillons
plus, désormais, puisque ces compagnons inanimés de notre
existence ont, eux aussi, leurs souffrances et leurs deuils.
Le savant Gugli Meyer, au cours de sa vie d’étudiant, a
recueilli d’intéressantes observations sur la maladie poisseuse
des tables de café, cette affection terrible qui se communique
aux paletots par les coudes.
Il résulte de nombreuses expériences faites par le docteur
Saint-Grasy sur les prisonniers du Dépôt, que le séjpur des
fortifications, arches des ponts et bancs de gare, est moins
ET D’AILLEURS
19
favorable aux vestons et aux redingotes que la fréquentation
exclusive des salons d'ambassades.
On sait, d'autre part, que les longues veilles et les orgies ne
conviennent pas toujours au tempérament un peu fragile des
devants de chemise. A la suite de repas prolongés, ils contrac-
tent diverses maladies cutanées (plaques vineuses, etc.). Les
chapeaux hauts de forme, eux aussi, s'accommodent assez mal
des expéditions nocturnes dans les brasseries et lieux de plaisir.
Certaines personnes ont l'habitude de mettre leurs semelles
de bottines en contact avec le trottoir. Il en résulte à la longue
un danger réel. En effet, plusieurs de nos correspondants ont
remarqué qu'il se produisait un amincissement progressif de la
semelle, susceptible de .dégénérer en une ulcération très grave.
On a constaté, dans un autre ordre d'idées, que les pardessus
d'hiver finissaient par devenir très impressionnables, malgré
leur rude aspect. J'en ai connu un qui s'est mis à dépérir tout
à fait, faute d'avoir pu se consoler de la perte successive de
tous ses boutons, dont chacun laissait en s'en allant un grand
vide...
J'ai observé, pour mon compte, un phénomène étrange, qui
relève plutôt de l'étude des maladies mentales : c'est l'effet du
beau temps sur l'état cérébral des parapluies. J'ai essayé, à
diverses reprises, d'acclimater chez moi un parapluie. Dans
les premiers temps il revenait régulièrement au logis, avec la
docilité exemplaire d'un caleçon ou d'un gilet de (lanelle. Mais,
si le temps se mettait au beau au cours de notre promenade, il
se produisait, chez mon parapluie, une amnésie bizarre : il
oubliait totalement le chemin de la maison.
Ne terminons pas cette courte étude sans signaler le pouvoir
d'hypnotisme que peuvent acquérir certains individus sur les
objets domestiques. Une dame, qui demeurait sur mon palier,
charmait absolument les ombrelles, les mouchoirs de batiste et
20
CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS
les presse-papiers, qui quittaient un à un les grands magasins
pour la suivre jusque chez elle. Ce cas intéressant lui valut la
visite de c[uelques curieux, et même de notre commissaire de
police, lequel s’intéressait beaucoup à ces questions spéciales.
Apparitions
Quelques mois après la mort de ma tante Coromandel, je fus
pris d’un grand désir de revoir la chère dame. On me donna
l’adresse d’un médium de Vaugirard, la veuve Amédée.
C’était une personne de forte taille, remarquable par un
énorme nez crochu.
On me fit écrire sur un registre mes nom et prénoms et
ceux de mes père et mère. Puis on me conduisit dans une assez
grande pièce tendue de noir, où la veuve Amédée me demanda
quelques renseignements sur ma pauvre tante Coromandel.
Ne se coiffait-elle pas de bandeaux noirs? Je répondis que je
l’avais toujours connue avec des cheveux blancs.
22
CONTES DE PANTRüGHE
Ces renseignements obtenus, la veuve Amédée, que les es-
prits travaillaient, parut soudain défaillir et promena autour
d'elle des yeux égarés. Elle eut encore assez de force pour me
prier de m’asseoir auprès d’une petite table.
La lumière s’éteignit et des mains me garrottèrent dans
l’ombre. Deux ou trois minutes s’écoulèrent.
Puis, j’entendis de faibles gémissements. Une blanche clarté
prit une forme dans un angle de la pièce. Et je distinguai
bientôt, à quelques pas de moi, une dame bien bâtie, pourvue
d’un grand nez et coiffée de cheveux blancs crespelés. Cette
dame me dit d’une voix chantante : Bonjour, cher enfant !
Je pensai alors que cette personne de forte structure pouvait
bien être la tante Coromandel, que son séjour dans l’autre
monde avait changée considérablement, modifiant par des in-
fluences funèbres jusqu’à la forme de son nez, qui, d’humble-
ment camard, était devenu impérieux et crochu.
Nous entamâmes, le fantôme et moi, une conversation assez
banale. Je demandai à la tante Coromandel si elle se plaisait
dans l’autre monde. Elle me confessa qu’elle y était mystérieu-
sement tracassée par des embarras d’argent. Elle me demanda
donc de lui prêter cent vingt-cinq francs, que je dus déposer à
ET D’AILLEURS
23
côté de moi sur une petite table, en me servant de mon bras
droit qu’en me garrottant, on avait précisément laissé libre.
L’ombre prononça alors des paroles vagues et sembla s’en-
foncer dans le mur. Quand la lumière se fît dans la chambre,
tout vestige avait disparu de la tante Coromandel et des cent
vingt-cinq francs. *
Quelques instants après, M°i®Amédée rentra dans la chambre
et m’avoua qu’elle se sentait travaillée par de nouveaux esprits.
Tout retomba dans l’obscurité, et j’aperçus bientôt un vieillard au
nez crochu, lequel se fit connaître comme feu mon grand-père.
Lui aussi, malheureusement, avait des embarras d’argent, et me
pria de lui laisser cent vingt-cinq francs sur la petite table. Il
me demanda, en bloc, des nouvelles de la famille, d’une voix
chantante, et disparut dans le mur.
Lorsque revint M‘"®iVmédée, je la remerciai, secouai vigou-
reusement mes ficelles, et m’apprêtai à prendre congé. Mais le
médium encore une fois parut en proie à un trouble étrange.
— Ah! ah! dit-elle, j’entends votre grand’mère qui s’approche
à pas rapides.
— Eh bien! me hâtai-je de répondre, vous lui présenterez mes
excuses. J’avais, certes, le plus vif désir de la voir, mais il est
quatre heures moins le quart, et un rendez-vous très urgent
m’appelle loin d’ici à quatre heures.
Stratégie Chinoise
Le gouvernement chinois, ayant reçu d'une fabrique d'armes
européennes trois cent mille fusils nouveau modèle, les fit orner
chacun de trois clochettes. Et c'est ainsi qu'un matin du der-
nier septembre, neuf cent mille clochettes tintèrent et retintèrent
dans la vaste plaine de Lao-Tsin.
Le généralissime Hang-Hang, suivi de sa brillante escorte.
CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS
25
s’avança sur une colline fleurie et s’apprêta à donner le signal
du combat.
Parmi les reporters mêlés à l’escorte se trouvait mon ami Sa-
ladier, rédacteur militaire au journal VEleveur d'abeilles. Il sui-
vait d’autant plus curieusement les opérations, qu’il n’entendait
rien à la stratégie chinoise.
Le général Hang-Hang leva bien haut son sabre- bicuspide, et
s’écria :
— You-Tchi!
Ce qui voulait dire :
(( Sur le dix-huitième escadron du vingt-deuxième régiment,
formez la masse! ))
Le commandement : (( You-Tchi » ! fut répété par le général
Ti-Tzing, puis par le général Tao-Pé, puis h l’infini par d’autres
chefs de corps. Les troupes se mirent en mouvement, et les
neuf cent mille clochettes tintèrent à nouveau dans la plaine.
Hang-Hang s’écria ensuite de sa voix forte :
— Nao-Tchin!
Ce qui voulait dire :
(( Sur la droite de la cavalerie formez-vous en bataille ! »
Les généraux répétèrent : (( Nao-Tchin ! » et toute l’armée vint
^26
CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS
se ranger en bataille le long de la rivière Hu-Hu-Han, vis-à-vis
de Tarmée japonaise.
A ce moment, mon ami Saladier se trouvait près du généra
lissime. Un grain de poussière entra dans la narine droite du-
dit Saladier et le fit éternuer d’une façon formidable (Atchim !)
Alors les généraux Ti-Tzing et Tao-Pé s’écrièrent :
— Ha-Tchim!
Tous les chefs de corps répétèrent Ha-Tchim ! et, avant que
Hang-Hang pût émettre un commandement contradictoire
l’armée opéra un mouvement tournant qui l’amena sous le feu
direct de l’artillerie japonaise. En moins d’une minute, trente-
cinq mille Chinois jonchèrent le champ de bataille.
Le reste de l’armée battit en retraite. Seuls les trente-cinq
mille cadavres restèrent dans la plaine. Ils avaient tous de belles
nattes de cheveux, pour que l’ange chinois de la mort pût les
emporter commodément dans l’autre monde.
Mais l’ange chinois de la mort eut le tort de ne pas se presser,
et fut devancé par Harvey, Jim and C°, marchands de cheveux
à Shanghaï, qui arrivèrent avec une bonne équipe et quelques
tombereaux, et coupèrent tranquillement les trente-cinq mille
nattes.
Une Semaine bien remplie
C'est lundi dernier que nous avons conduit au Père-Lachaise
mon oncle Mathias, un homme qui se croyait déjà du meilleur
monde, et qui est parti pourtant pour un monde meilleur. Nous
lui avions prédit que son habitude de boire de beau de Seine lui
jouerait une vilaine farce.
La veuve Til)ère, enterrée mardi dernier, ne buvait, elle, que
de beau de la Vanne. Pouvait-elle prévoir que la Vanne, jadis si
dédaignée des microbes, deviendrait bientôt aussi fréquentée
que la Seine elle-même.
Mercredi, ce fut le tour de M® Groneau, mon notaire, qui, sur le
conseil de son médecin, avait fait bacquisition d’un filtre. Mais,
aux dernières nouvelles hygiénistes, rien n’est si dangereux que
les bougies des filtres. Les rendez-vous des microbes de bonne
compagnie se donnent tous en ce poreux séjour.
28
CONTES DE PANTRUCllE
C'est à Montparnasse qu'on a enterré jeudi mon vieil ami
Mexi({ue. Quelle fatalité de boire de l'eau minérale à ses repas!
On n'ignore pas que des eolonies microbiennes (très élégantes)
s'introduisent dans les eaux minérales, pendant la décantation
et la gazéification rendus de V Académie de médecine,
séance du 28 mars 'i89i).
Le baron Barron s'était mis résolument au régime de l'eau
bouillie. Aussi, ça n'a pas traîné. L'eau bouillie est des plus indi-
gestes. Au bout de trois semaines, l'estomac du baron se ballonna,
son intestin grêle s'enfla et se travailla, pour égaler le gros intes-
tin en grosseur. Ils’cnflatantque le baron en mourut. Vendredi,
un petit groupe d'amis l’accompagnait au four crématoire.
Avec Godeau, j'étais plus tranquille. Une buvait que du vin.
ET D’AILLEURS
29
Et pourtant, samedi, nous avons conduit Godeau au Papa-La-
chaise! Il ignorait, cet homme confiant, qu'il avait pour vigne-
ron un capricieux dilettante, baptisant son vin tour à tour avec
de l'eau de puits, de l'eau de rivière, de l'eau filtrée, de la vieille
eau minérale, et même avec de l'eau de vaisselle, en manière
d'eau bouillie.
La Politesse et l’Amitié
I
Georges d’Oreste et Maxime Pylade ont été présentés Pun à
Pautre, un de ces derniers étés, à la terrasse du café Canadien.
Georges d'Oreste et Maxime Pylade sont deux jeunes hommes
bien élevés, de riche famille. La présentation faite, chacun d’eux.
devant son porto blanc, se tint un peu gourmé, pas du tout
entamé par la chaleur, les cheveux partagés en bandeaux, le cou
très entouré de cravate.
Ils se découvrirent des amis et des goûts communs, et prirent
rendez-vous timidement, pour une date prochaine. Ils s’en
CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS
31
imposaient mutuellement, et chacun tenait à se hausser dans
Testime de Tautre.
Au moment de payer les consommations : — C’est à moi,
s’écria l’un. — Pardon, c’est pour moi, riposta l’autre.
— Voyons, reprit d’Oreste, je n’admettrai pas ça.
— Je vous assure que vous me désobligerez, repartit Pylade.
— Prenez, garçon!
— Non, non! Tenez, garçon !
Patient, le garçon attendait la fin de cette lutte coutumière,
augurant avec satisfaction que le vainqueur ne manquerait pas
de saluer sa victoire par un pourboire suffisamment épateur.
II
Deux ans se sont écoulés. La pauvre bande des quatre figu-
rants éhontés, le vieux poncif Hiver, le jeune et équivoque
Printemps, le rastaquouère Eté, et l’Automne, puant de snobisme
élégiaque, ont passé et repassé, comme ils font sans répit,^ sur
la scène du Monde. L’eau qui vient des montagnes, va à la
mer, se volatilise et ressert toujours, l’eau économique a coulé
sous les ponts. Oreste et Pylade ont appris à se connaître, et ce
sont maintenant deux amis, deux vrais.
Ils montent ensemble à bicyclette, plaisantent avec les memes
dames, empruntent aux mêmes usuriers.
Ils ont le même tailleur, les mêmes rancunes, et dans le
même temps que l’un change d’opinion, l’autre jette la sienne
au linge sale, jusqu’au jour où ils remettent l’un et l’autre ces
opinions pareilles, blanchies par des arguments ou des intérêts
nouveaux.
Aussi inséparables que ces messieurs siamois, ils ont un
32
CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS
langage à eux, où certains mots, évoquant des souvenirs
communs et spéciaux, les font rire aux larmes et ne font
rire qu’eux.
Les voici attablés devant la même table du café Canadien.
Des pailles plongent dans leurs verres, vides et décolorés. Oreste
et Pylade sont là depuis pas mal de temps, et ils s’en iraient
volontiers. Mais Pylade guette un geste d’Oreste, qui espère un
mouvement de Pylade.
A la fin, Pylade, impatienté : — Paie, toi.
Et Oreste : — Cochon ! Qui est-ce qui a payé la voiture tout à
l’heure ?
Pylade : — C’est moi qui ai trinqué presque toute la semaine
dernière. C’est bien ton tour.
Oreste : — ■ Est-il râleux, cet oiseau-là! D’abord je n’ai pas de
monnaie.
Pylade : — Tu as changé un louis tout à l’heure...
Et les deux amis continuent. Ce sont deux vrais amis qui ne
se gênent plus.
A la Guerre
La guerre avait été déclarée quinze jours auparavant. Le
mouvement des affaires était suspendu, et les sociétés de courses
de chevaux avaient annulé leurs réunions.
Aussi les principaux bookmakers et les plus forts « plun-
gers )) s’étaient-ils dirigés vers le centre des opérations,
où les hostilités commençantes donnaient déjà lieu à un betting
fort animé.
Le 19 août 19.. ., l’imminence d’une grande bataille avait
attiré à Tugny-sur-Andelle, sur la terrasse d’un vieux moulin
toute une société cosmopolite, composée de reporters, de sports-
men, de bookmakers et de petites jeunes femmes très affairées.
On se désignait parmi elles la baronne de Z..., qui passait la
nuit alternativement avec chacun des généralissimes des deux
armées en présence, l’archiduc Franz, et le général Vendan-
geur.
Et les deux hommes de guerre jouaient, disait-on, une partie
passionnante, à lâcher, le soir, au moment des abandons, des
confidences mensongères ou traîtreusement sincères, et aussi à
34
CONTES DE PANTRUCllE
scruter le vrai et le faux à travers les indiscrétions, presque
toujours fidèles, de la petite baronne.
Ce fut vers dix heures du matin que le premier coup de canon
se fit entendre. Aussitôt des paris s’engagèrent.
On savait farmée ennemie supérieure en nombre. Un vieil
officier chilien, très connaisseur, déclarait, en donnant ses
pronostics, que les positions occupées par farchiduc étaient
formidables. Mais on avait confiance dans les qualités straté-
giques de Vendangeur, et, offerte primitivement à trois contre
un, son armée finit, très soutenue, à 7/4.
*
Un gros parieur, un marchand de bois de la Haute-Marne,
nommé Gobourg, arriva à ce moment sur la terrasse du moulin.
Un hasard lui avait fait rencontrer sur son chemin, un espion,
un transfuge de farmée ennemie qui, pour cinquante louis, lui
avait vendu un avis secret, un « tuyau » merveilleux : farchi-
duc Franz avait dégarni ses positions du village de Fligney,
que Vendangeur croyait très fortement occupé. Un fort contin-
gent avait abandonné Fligney pendant la nuit et opéré un
mouvement tournant qui devait f amener sur une position mal
défendue du général Vendangeur.
Cette manœuvre allait décider du sort de la bataille.
Gobourg se prépara donc à ponter ferme farmée de f archiduc.
Il avait sur lui quatre-vingt mille francs. (En ces temps trou-
blés les paris, se réglaient au comptant. )
ET D’AILLEURS
35
On payait deux pour Tarchiduc Franz. C’est-à-dire qu’avec
quatre-vingt mille francs, Gobourg pouvait gagner quarante
mille francs, à coup sûr...
A coup sûr... Etait-ce bien un coup sûr?
Ma foi, se dit tout-à-coup Gobourg, Vendangeur est à 15/8,
c’est-à-dire que si je le joue et s’il est vainqueur, je gagnerai
cent cinquante mille francs. Je vais jouer carrément Vendan-
geur. Il résolut donc de transmettre gratuitement au général
l’avis qu’il avait payé cinquante louis.
(( Et même, ajouta-t-il, au point de vue patriotique, ce sera
tout à fait épatant. »
Il le fit comme il l’avait résolu, et sa belle conduite décida de
la victoire. Vendangeur, averti, déjoua la tactique de l’archiduc
Franz, fortifia la position qu’on attaquait, et s’installa en maître
dans Fligney, que l’ennemi avait dégarni. Le soir même, en
présence de son état-major, le généralissime fit venir Gobourg
et attacha sur sa poitrine une glorieuse récompense.
— Voilà une journée, dit le bookmaker Relph, qui rapporte
plus de deux cent mille francs à notre ami Gobourg.
— Cent cinquante mille, interrompit le bookmaker Jephté,
qui avait payé pour savoir, puisqu’il avait réglé le pari .
— Et le ruban? dit Relph. Pour combien donc le comptez-
vous?
L’appétit vient en mangeant
(( Les naturels de TOiiandsi, vaste territoire qui s’étend entre
le lac Rodolphe et le lac Victoria-Nyanza sont, parmi les anthrO'
pophages de l’Afrique centrale, ceux qui ont le mieux su conci-
lier leurs habitudes de cannibalisme avec les raffinements de
notre civilisation. Une délégation de l’Ouandsi, à la suite d’un
séjour de quelques semaines au Jardin d’acclimatation, a rap-
porté au pays natal d’intéressantes coutumes européennes,
CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS
37
(( C’est ainsi (lue la royauté dans rOuandsi se tire au sort, à
la façon de la royauté de l’Epiphanie. La galette traditionnelle
y est remplacée par une jeune femme, enceinte de trois mois,
qu’on accommode en salmis. L’heureux gagnant est proclamé
roi pour une année.
(( C’est lui qui, aux termes de la constitution, est chargé, trois
mois avant l’expiration de son mandat, de préparer la jeune
femme pour le Jour des Rois prochain.
(( On en prépare chaque année trois ou quatre, pour plus de
sécurité ».
Cet extrait du Moniteur des explorations et découvertes
m’avait toujours vivement intéressé. A cette époque, mon âme
jeune, éprise d’inconnu, s’exaltait aux récits des Livingstone et
des Stanley. Et mon plus grand désir était de visiter des tribus
d’anthropophages.
J’appris à cette époque que le docteur Pionnier, le hardi con-
férencier, trois fois lauréat de l’Académie des sciences, partait
en mission dans l’Afrique centrale, dans un but à la fois géo-
graphique et humanitaire. On faisait appel à tous les jeunes
gens de bonne volonté, possédant une bonne santé, un jarret
solide, et trois mille francs pour subvenir aux besoins de l’expé-
dition. Le docteur Pionnier réunit ainsi sept jeunes hommes
d’excellente famille qui lui apportèrent vingt et un mille francs.
Comme c’était un galant homme, il s’en servit immédiatement
pour régler des dettes de jeu.
D’après les prospectus, une fois nos trois mille francs versés,
notre voyage était payé en première classe de Marseille à Zanzi-
bar. Mais, le jour du départ, le docteur Pionnier eut une longue
conférence avec le capitaine du steamer la Ville-d'Aubervilliers,
Puis il vint nous expliquer qu’un voyage trop confortable nous
préparerait mal aux fatigues de l’expédition. Nous coucherions
donc avec les hommes de l’équipage, et nous rendrions de
38
CONTKS DE PANTUUCIIK
petits services au navire en qualité de chauffeurs et d'aides cui-
siniers.
Nous arrivâmes le 16 avril en vue de Zanzibar, ville célèbre,
ainsi nommée parce que tous les habitants passent leur temps à
jouer des consommations. Le docteur Pionnier fit alors un nou-
vel appel de fonds, et nous réunîmes, en vidant nos poches,
sept mille sept cents francs, dont le chef de l’expédition se servit
pour régler de nouvelles dettes de jeu, contractées à bord du
steamer.
Le sultan de Zanzibar, très flatté de notre visite, nous invita
à sa table et offrit au docteur Pionnier un bateau démontable
qui devait nous servir à traverser des rivières. Puis il nous
donna une escorte de douze nègres, du tabac à priser et de
riches présents, dont quinze paires d’espadrilles.
Avec les hommes que nous avions amenés d’Europe, nous
étions bien une vingtaine de blancs. Nous prîmes chacun un
morceau du bateau démontable sous notre bras et nous nous
acheminâmes gaiement vers Bagamoyo.
La dysenterie cependant faisait des vides dans notre petite
troupe. Quand l’un de nous restait en route, on lui prenait son
tabac et son morceau de bateau.
Malheureusement plusieurs morceaux de bateau s’égarèrent
et quand nous voulûmes reconstituer notre frêle esquif, la moitié
de la coque manquait. D’ailleurs il ne devait déjà pas être au
complet quand le sultan nous l’avait donné. (Le sultan de Zan-
zibar a, sur toute la côte orientale, la réputation d’un blagueur
à froid.)
Nous arrivâmes fort à propos à Irantouni, petit royaume
situé entre Bagamoyo et Mpouapoua (8^ de latitude sud). Le
roi d’Irantouni avait longtemps habité Paris. Il en avait rapporté
douze lances d’allumeurs de réverbères dont il avait armé sa
garde royale, et une quantité énorme de ces paysages peints en
I:T D’AlLLEUnS
39
gris qui servent aux photographes pour les fonds. Il en avait
bordé des allées entières et des places publiques.
Comme tous les vendredis^ radministration du Jardin d’accli-
matation fait conduire les rois nègres dans une maison spéciale
du quartier de la Bourse, le roi d’Irantouni qui n’était pas ren-
seigné, avaih’cru visiter une cour européenne ou quelque somp-
tueuse ambassade. Aussi toutes les dames de sa cour étaient-
elles désormais habillées de peignoirs en satinette de couleur,
ouverts sur le devant.
Les habitants d’Irantouni n’étant pas anthropophages, nous
fûmes obligés de nous avancer vers l’intérieur des terres, pour
pouvoir exercer notre œuvre de civilisation. Nous arrivâmes,
aux premiers jours de juin, à Kakoma. Mais les habitants de
Kakoma avaient été récemment convertis au végétarisme.
A Kahouélé, le roi du pays, à qui nous demandions s’il était
frianddechair humaine, nous répondit: « Dipaça tumféroté, » çe
40
CONTES DE PANÏRUCHE
qui voulait (lire : (( Je'vous en prie, ne continuez pas sur ce ton-
là; vous allez me donner des haut-le-cœur. ))
Nous arrivâmes enfin dans cette grande étendue de terres qui
se trouve entre les lacs Tanganyika et Victoria-Nyanza.
Les villages et endroits habités devinrent rares.
Nous parcourûmes une cinquantaine de milles sans rencontrer
un être vivant. Les provisions de la petite troupe s’épuisaient.
L’eau, par bonheur, ne manquait pas. Mais aucune plante
comestible ne croissait dans la prairie. Le gibier faisait complè-
tement défaut.
Le 18 juillet au soir, nous n’avions rien mangé depuis trente-
six heures. Le docteur réunit tous les blancs; on mit solennel-
lement dans un chapeau les noms des nègres.
Le premier nom qui sortit fut celui d’un vieux guide qui
rendait de sérieux services à l’expédition. On recommença
l’épreuve par égard pour son grand âge et sa probable coriacité.
Enfin le sort désigna un jeune nègre nommé Counou. Il était
vigoureux et de belle taille. Le docteur, excellent cuisinier, fut
chargé de l’accommoder.
Tout le monde, servi copieusement, en redemanda. 11 nous
fit trois repas.
ET D’AILLEURS
41
Gepeiulant le pays commençait à devenir giboyeux. Mais
la chasse était si difficile, et c’est toujours imprudent de manger
des bêtes qiron ne connaît pas. Nous entamâmes un second
nègre le 20 juillet au soir. Puis, à rexception du vieux guide,
toute l’escorte y passa. Heureusement nous arrivions dans des
régions habitées et nous pouvions retrouver d'autres nègres.
Nous faisions je dois le dire, horreur aux populations avec
de pareilles coutumes. A Kibanga, un vieux raseur de chef noir
vint nous faire une longue allocution où il nous sermonnait de
la belle façon et nous disait cpPau dix-neuvième siècle il était
honteux qu’on se livrât encore à de semblables pratiques.
Enfin, après quelques semaines de marche, nous arrivâmes à
Moiissoumba, dans l’Etat indépendant du Congo. Jamais une
expédition ne s’était accomplie dans des circonstances aussi
favorables. Nous étions tous gras et bien portants. Nous avions
sans doute trouvé la nourriture qui convenait pour supporter
le dur climat de l’Afrique centrale.
A notre retour en Europe, on nous combla de distinctions, et
le docteur Pionnier, dès sa première conférence, fit justice de
cette opinion stupide qui prétend qu’on ne trouve plus d’anthro-
pophages sur le continent africain.
Début au Barreau
J ai été, tout comme un autre, avocat stagiaire, et, tout comme
uii autre, vêtu de la robe noire et coiffé de la toque hexagonale,
j’ai perdu mes pas dans la grande salle du Palais.
La grande affaire, pour mes jeunes confrères et pour moi.
était d’arriver à conquérir l’oreille du tribunal. Des anciens, con-
sultés, préconisèrent plusieurs moyens, plus ou moins efficaces.
« Il fallait, disaient-ils, commencer son plaidoyer d’une voix
lente et monotone, puis, tout à coup, au moment où personne
CONTES DE DANTKUCHE ET D’AILLEÜHS
a
ne s'y attendait, pousser un long cri guttural. Mais ce truc est
fort usé et ne réussit guère.
On peut agiter violemment les bras comme les ailes d'un
oiseau énorme. Mais ça ne les amuse plus et c'est à peine s'ils y
font attention.
On a vu des confrères qui imitaient à ravir des acteurs
notoires : José Dupuis dans l’exposé des faits de la cause ; Albert
Lambert fils dans les passages de force ; Madame Pasca au
moment pathétique. J’ai connu un avocat qui, pendant trois
quarts d’heure, tint ainsi sous le charme le juge et les asses-
seurs, au cours d’une assez morne affaire de succession. Et,
dans une évocation majestueuse, il ht parler le de cujus avec la
voix de Raymond. Le tribunal lui donna gain de cause.
Pour moi, depuis un an que j'étais au Palais, je n’avais pas
encore réussi à capter l’oreille du tribunal. Il faut dire aussi que
je n’avais jamais eu l’occasion de plaider.
J’avais bien pour cliente une dame qui voulait divorcer et qui
venait me demander chaque semaine des conseils, des caresses
et une pièce de dix francs. Mais, en examinant de p^ès son dos-
sier, je vis que, n’ayant jamais été mariée à qui que ce soit, elle
ne pouvait raisonnablement demander le divorce.
Enfin, un jour, comme je m’étais fait inscrire sur la liste des
avocats d’office, le bâtonnier me désigna pour défendre un
vieux vagabond qui avait volé un canari dans une cage pour en
faire sa nourriture.
Ce vieux vagabond avait été condamné vingt-six fois déjà
pour bris de clôture, rébellion aux agents et vols de divers
objets étranges. D’ailleurs, loin d’être endurci, il prétendait
avoir été victime de vingt-six injustices, au cours de sa longue
carrière.
C’était en somme un de ces vieillards modestes qui, sans
aucune rétribution, se chargent d’aller récolter le plus de
CONTES DE PANÏRÜGHE
vermine possible dans la banlieue pour le repeuprement des
bancs du boulevard.
Ses cheveux étaient plus touffus et plus enchevêtrés que les
hautes herbes de la prairie. 11 ne lui manquait cependant qiihin
peu d’argent, un peu d’éducation et de la propreté pour être un
vieux gentleman respectable.
Il était fils de ses œuvres et avait mis quarante-deux ans à
apprendre à lire. Et encore n’arrivait-il qu’à épeler. Les seuls
mots qu’il lut jamais couramment furent : Tabac, vins, liqueurs,
et : Poste de Police,
La veille de l’audience, quand je vins le voir pour la dernière
fois, il me tendit un petit livre qu’il avait sur lui. Cela s’appe-
lait : les Variétés amusantes. Il me pria de lui lire l’histoire de
Phryné devant ses juges, qu’il n’avait pas très bien comprise,
et qu’il écouta avec la plus scrupuleuse attention.
— Alors ils l’ont acquittée? me demanda-t-il.
— Ils l’ont acquittée.
— Bon à savoir, reprit-il. Je vas faire comme elle. Demain, à
l’audience, j’vas me mettre nu.
J’eus toutes les peines à l’en dissuader. Il tenait à son idée.
Je rentrai chez moi pour achever ma plaidoirie. Quelque
ET D’AILLEURS
45
chose me disait que j’allais obtenir un grand succès, et que, dès
le début, j’allais me révéler comme un orateur vraiment éloquent
et un dialecticien émérite. Et je me voyais, à vingt-deux ans,
rhonneur du barreau parisien.
C’est ainsi que dix-huit mois auparavant, au régiment,
lorsque j’étais chargé de faire une reconnaissance quelconque,
j’espérais déployer dans cette humble mission des qualités intel-
lectuelles d’un tel ordre que tous mes chefs, du sous-officier au
commandant de corps, salueraient en moi un tacticien d’avenir.
De même je n’hésitais pas à croire, s’il m’arrivait de me
réciter à moi-même une scène de Molière, que, pour peu que je
voulusse me donner la peine de monter sur un théâtre, la foule
m’acclamerait de ses cris enthousiastes et me porterait en
triomphe jusqu’à ma maison.
Mais le jour de l’audience, quand j’entrai dans la sèche et
claire petite chambre correctionnelle, j’avais déjà rabattu les
neuf dixièmes de mes prétentions et je ne visais plus qu’à éviter
le ridicule. Il me sembla que mon coup d’éclat était ajourné à
plus tard.
Je m’assis à mon banc et déposai sur un pupitre des notes
volumineuses. A propos du vieux vagabond et du canari volé,
je m’apprêtais à soutenir la thèse générale de l’irresponsabilité.
Mon client fut introduit au banc des accusés. Il était vêtu
d’une houppelande sous laquelle il s’agitait mystérieusement :
— Vous savez, me dit-il à voix basse, je vas me mettre nu.
Je le conjurai de n’en rien faire. Et j’adressai une recomman-
dation au garde, en le priant de veiller sur son prisonnier.
Puis, le président, l’interrogatoire de mon client terminé, me
donna la parole.
Qui donc a prétendu que les magistrats ne sont pas capables
d’attention! Pendant les vingt bonnes minutes que dura ma
plaidoirie, le président, les juges et le substitut, absolument
CONTES DE PANTRUCDE
/i6
médusés, ne quittèrent pas des yeux un ouvrier maçon qui, de
l'autre côté de la fenêtre, travaillait à recrépir la façade. Je
soutins des opinions assez subversives, qui passèrent sans que
personne criât gare. Quand j'eus terminé mon plaidoyer, le
maçon n'avait pas encore fini son travail. Pourtant, après une
demi-minute, le président, remarquant tout à coup que je ne
parlais plus, retourna la tête et s'apprêta à prononcer son juge-
ment.
Je regardai à ce moment le vagabond, et je le vis prêt à faire
un geste inquiétant comme pour retirer sa houppelande.
Je lui lançai un tel regard qu'il renonça définitivement à son
idée fixe.
Le président marmotta quelques paroles, sortit quelques
numéros du Code comme on sort des numéros^de loto,"etÿon-
damna mon client à six mois de prison.
J'hésitai à l'aller voir dans la petite salle^d’attente où 'sta-
tionnent les prévenus et les condamnés. Mais il me reçut sans
colère, avec une hautaine expression de regret,
— Pourquoi qu'vous m'avez pas laissé mettre [tout nu? Ils
ont acquitté la garce. Bien sûr qu'ils m'auraient acquitté aussi,
moi !
Un autre détenu, qui se trouvait à côté[, me toisa avec
mépris*
ET D’AILLEURS
47
— C’est jeune, dit-il. Ça se met des robes noires. Ça veut tout
savoir et ça ne sait rien de rien!
Tels furent les incidents de ma première et de ma dernière
cause.
Une Soirée perdue
Mon ami Henry Flan est représentant à Paris d’une maison
anglaise. Ce n’est pas une entreprise de manille aux enchères,
malgré ce que pourraient croire les nombreuses personnes qui
voient Henry Flan assis de deux heures à sept heures et de
neuf heures à minuit à une table du café Drouot.
Au fond, ce que cette maison, sise à Sheffield, vend et fabrique,
M. Flan ne le sait pas au juste. C’est en tous cas ün article
anglais. Mais cette désignation n’est pas suffisante pour la
clientèle, qui tient, quand elle achète, à être renseignée plus
exactement.
Aussi, quand à la question : « Comment vont les affaires? ))
Henry Flan répond dignement qu’elles (( se maintiennent », on
sait à peu près ce que cela veut dire.
CONTES-DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS 49
Henry Flan, hier matin, reçut une lettre de Sheffîeld. Cette
lettre était écrite en anglais, comme toutes celles que lui envoient
ses patrons. M. Flan, qui ne connaissait de la langue anglaise
que certaines expressions spéciales (telles que dead heat^ vjalk
over, prince of Walles), alla porter la lettre à un traducteur de
Ses amis.
M. Penpenny, de ShefTield, annonçait que le soir même, à
sept heures, il serait sur le boulevard, à la terrasse d’un café
qu’il désignait, et priait M. Flan de dîner en sa compagnie.
Un quart d’heure avant l’heure fixée, M. Flan se trouvait au
rendez-vous. Il avait mis ce qu’il avait de plus élégant, à savoir
mes bottines vernies, Fhabit noir de Fami traducteur, et un très
beau haut de forme, fait sur mesure pour quelqu’un, et qui
tenait très bien sur la tête de M. Flan, dès qu’il l’inclinait un
peu sur l’oreille.
Trois heures se passèrent, pendant lesquelles M. Flan eue
l’occasion de se lever une trentaine de fois et de demander à
4
50
CONTES DE PANÏRUCHE
une Ireiilainc de messieurs s’ils n’étaient pas M. Penpenny. Or
personne, décidément, ce soir-là, ne portait ce patronyme, à la
vérité peu répandu.
A dix heures, M. Flan quitta tristement sa table. Un peu
d’absinthe, au fond de son verre, avait pris Pair honteux d’un
apéritif attardé.
M. Flan avait faim, et tous ses amis avaient déjà dîné. 11
s’aperçut qu’il était en habit et dans une excellente tenue pour
un bal de mariage. 11 se rendit dans un bel hôtel et choisit le
bal du premier étage qu’il pensa être le plus opulent.
Il fut salué à son entrée par un vieux monsieur bourbonnien
et par la mère d’un des conjoints, une dame trapue, qui expo-
sait un grand déploiement de velours noirs, une aigrette de
diamants, un bel édifice de cheveux, et deux mamelles fécondes.
M. Flan était très réservé dans ses salanaalecs, surtout avec
ces gens qu’il ne connaissait pas et qu’il comptait bien ne
jamais revoir, à moins que le hasard ne l’amenât précisément
au mariage de leur seconde fille. Il se dirigea sans trop de hâte
vers le buffet.
A l’une des extrémités de la longue table chargée de victuailles,
il se fit servir un consommé, voire deux consommés, et deux
verres de champagne. Puis il se rendit à paa comptés à l’autre
bout, où il but dignement trois autres coupes de champagne,
tout en mangeant sept ou huit sandwiches.
ET J)’AILEEÜRS
51
Le dessert se prit au milieu, en un endroit non encore exploré,
sous la forme de deux tartes et d’une petite fine.
M. Flan se rendit ensuite dans un fumoir oriental où des
boîtes de longs cigares s’ouvraient innocemment. M. Flan
examina les cigares, en fit craquer six, qu’il ne jugea sans
doute pas assez secs, car il les introduisit un à un dans sa poche.
De guerre lasse, il en prit un septième au hasard, et s’en alla
le fumer sur un canapé.
Son état d’esprit s’était singulièrement amélioré dans cette
dernière demi-heure. « Ah ! pensait-il, si le traducteur avait les
épaules plus larges, la vie serait une chose parfaite 1 )) Et du
pouce il fit jouer ses entournures.
Puis, son cigare terminé, il se leva lentement et se dirigea
vers la salle de bal.
La valse avait été très rude. Les polytechniciens tamponnaient
leurs fronts boutonneux. Les civils, plus légèrement vêtus,
avaient meilleure contenance. Quant aux demoiselles adver-
saires, elles avaient regagné leurs chaises d’expectative, sous
l’œil tutélaire des mamans, attendri des grand’mères, et l’aile
des éventails battait éperdument sur les corsages en fleur.
En somme M. Flan, ce soir-là, ne s’attendait pas à tomber
amoureux. Transporté par une digestion nerveuse, il effleurait
ÜNIVERSITY OF ILLINOIS
AT URBANA-CHAMPAIGN
52
CONTES DE PANTRUCIIE
le parquet ciré de son corps inpondérable. Il se rencontra dans
une glace. Il vit qu’il avait les yeux brillants et le teint animé.
Il se sourit avec bonne humeur et se tourna le dos.
Cependant, sans qu’il la réclamât, il manquait à sa soirée
l’aventure d’amour, la belle dame que l’on souhaite au tournant
du chemin.
Ce fut une jeune fille blonde, en robe vert Nil, que la Provi-
dence commit à ce rôle. Elle avait de blanches épaules minces,
et un de ces profils un peu boudeurs que M. Flan avait toujours
aimés. Tout naturellement il vint à elle et l’invita pour une
valse.
Des procureuses invisibles étaient allées chercher ces âmes
sœurs à travers le bal, et les avaient mises en présence, après
les avoir convenablement préparées., M. Flan était très échauffé
par le champagne, et la demoiselle vert Nil, par quelques tour-
noiements en musique, et aussi peut-être par de petites libations
(car les jeunes filles vont assez fréquemment au buffet, où les
entraîne la générosité facile des valseurs).
Quand ils eurent dansé une valse, puis une autre encore, ils
ne se quittèrent plus.
Ils allèrent s’asseoir ensemble dans un petit salon, que tra-
versaient quelques rares danseurs. M. Flan prit la main de la
demoiselle vert Nil. Ils restèrent sans mot dire à côté l’un de
l’autre. Les minutes passaient silencieusement le long du mur.
Quand elle dut s’en aller, M. Flan, d’une voix altérée, bal-
butia qu’il n’oublierait pas cette soirée. Lucie (car c’était elle)
voulut lui laisser un souvenir. Elle tenait à la main un petit
mouchoir de dentelles, mais elle hésita à se dessaisir de cet ob-
jet de toilette de première nécessité. Elle détacha de son poignet
gauche un fin bracelet d’or orné d’une perle. (( C’est, dit-elle
très vite et les yeux baissés, un bracelet qu’on m’a donné pour
ma fête. J’y tenais beaucoup. Gardez-le en souvenir de moi. »
ET D’AILLEURS
53
Le lendemain à onze heures, M. Flan me rapporta mes bot-
tines vernies. » Hé bien, me dit-il après avoir achevé ce récit,
que pensez-vous de cette soirée perdue? Le hasard m'a procuré
là une heure vraiment exquise.
« Une heure exquise, répéta-t-il, et quatre-vingts francs. Car
ce matin, à neuf heures tapant, j'ai porté ce petit bracelet au
clou de la rue Milton. Je pouvais en tirer vingt-cinq ou trente
francs tout au plus. Eh bien !• le Mont-de-Piété m'en a donné
quatre louis. Il faut croire que la perle était d'un bel orient.
(( Sans compter, acheva-t-il, que je vais me faire encore une
pièce de quinze à dix-huit francs avec la reconnaissance. »
Les Prix de l’Académie
M. Gaston Deschamps vient de répondre vivement à M. Ro-
denbach, qui s’était permis de blaguer les lauréats de l’Académie.
Il m’est arrivé à ce sujet une certaine histoire, qui aurait pu
mal tourner.
J’avais acheté à une vente une paire de vieux Bottins et d’alma-
nachs. Je trouvai danslelotquelques exemplaires d’un volume in-
titulé : Comédie de château, et plusieurs exemplaires aussi d’un
ouvrage d’un autre genre : les Massacres à' Européens au Coro-
mandel.
Or, le jour même où je fis cette banale découverte, je lus dans
un journal que le délai pour la réception des ouvrages présentés
aux concours académiques allait expirer la semaine suivante.
Une idée me vint subitement, et je courus me procurer à l’In-
stitut la liste et les conditions des différents prix.
Après un rapide examen, il me sembla que les Comédies de
château avaient des titres sérieux au prix Birougnol, (( pour les
meilleurs ouvrages d’art dramatique à la portée des familles. »
D’autre part les Massacres d'Européens au Coromandel n’étaient
pas indignes du prix Montrélaz a à décerner annuellement à
l’auteur du livre le plus utile à l’expansion coloniale. »
CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS
55
J enlevai donc la couverture et le titre de ces deux volumes, et,
moyennant quelques francs, je fis composer par un imprimeur
deux autres titres, dont Tun, le Théâtre de la jeune mère, était
destiné aux Comédies de château, et dont Tautre, les Derniers
moments de Livingstone, devait remplacer les Massacres d'Euro-
péens au Coromandel.
Je signai le premier ouvrage : Comtesse de Soupières, et
j’inventai pour le second un nom d’abbé missionnaire.
Ayant donné mes instructions à mon imprimeur, je le priai de
déposer les deux tomes à l’Institut, mais en passant chez lui à
quelques jours de là, je m’aperçus qu’il avait commis une assez
grave erreur.
Les Massacres d'Européens au Coromandel étaient devenus le
Théâtre de la jeune mère, et les Derniers moments de Livingstone,
servaient de titre aux Comédies de château.
Qu’allait-il arriver? Je me dis avec désespoir que ma fraude
serait découverte et je n’osais en prévoir les conséquences.
Or, je fus avisé quelque temps après que chacun de mes
ouvrages avait obtenu un beau prix de cinq cents francs.
Ce succès m’encouragea. Je fis main basse sur certains volumes
intéressants qui encombraient ma bibliothèque, le Livret du
56
CONTES DE PANTRUCDE ET J>’A1LEEURS
Salon de 1S87, la Clef des Songes, le tome xvii du Journal des
voyages, le Wdiist à trois, un recueil de Thèmes allemands. Tous
ces volumes, ornés de belles couvertures neuves, furent déposés
au siège de la Ligue contre l’abus du tabac sous des titres de ce
genre : le Fléau nicotine, les Méfaits de la pipe, la Saint-Bartlié-
lemy des mégots, etc.
J’obtins quatre des prix les plus importants, en tout une
somme assez élevée, grâce à laquelle j’aurai mon tabac assuré
jusqu’à la fin de mes jours.
Doléances d’un Académicien
Un de nos confrères avait annoncé que les académiciens
allaient se mettre en grève et qu’ils avaient formé, pour sou-
tenir leurs droits, un Syndicat des Travailleurs du Dictionnaire,
Dans le but de vérifier cette assertion, nous sommes allé
trouvé un académicien en vue, qui a bien voulu nous donner
des renseignements circonstanciés, — et très rassurants, hâtons-
nous de le dire.
(( 11 est exact, nous a-t-il affirmé, que le traitement d’un aca-
démicien est bien faible et serait repoussé avec mépris par un
petit employé de'commerce. Mais la place est si honorifique!
(( De plus, il y en a beaucoup parmi nous qui sont riches. Il
y en a d’autres qui ont de petites choses à côté, comme un trai-
tement de""professeur, par exemple. Et puis, il y en a aussi
quelques-uns qui ont fait des livres et qui en retirent un peu
d’argent.
58
CONTES DE PANTRUGHE
(( Voyez-vous, monsieur, le grand vice du règlement, c’est la
répartition des jetons de présence aux séances du jeudi. Vous
savez que, tous les jeudis, une somme de 240 francs est par-
tagée entre les académiciens présents.
(( Vous connaissez également cette anecdote, que rapporte
Daudet. Le jour de la mort de Louis XVI, les académiciens res-
èrent chez eux, à l’exception d’un seul, le nommé Senard, qui
se présenta à propos et palpa sans broncher la forte somme.
(( Ce triste exemple ne fut pas perdu. Toutes les fois que par
la suite, une grande tragédie politique s’est dénouée le jeudi,
chaque académicien a conçu le projet, dans son for intérieur,
de renouveler le coup de Senard. Et ces jours-là, l’Académie
s’est trouvée au grand complet.
(( Quand les académiciens sont trente en séance, ils touchent
donc chacun huit francs; s’ils ne sont que vingt, le jeton est de
douze francs. Aussi leurs efforts tendent-ils à empêcher leurs
collègues de se rendre aux séances du jeudi, par toutes, sortes
ET D’AILLEURS
59
de' moyens, dont le plus anodin est la lettre de menaces anony-
mes : (( Un ami secret conseille à M. X.,. de ne pas sortir aujour-
d'hui, et ce dans l'intérêt de sa rie, » Mais il faut que la ma-
nœuvre soit très habile, car ils savent bien quand c’est jeudi, les
mâtins, et ils se tiennent tous sur leurs gardes.
(( Les candidats, bien entendu, sont au courant de ces petites
faiblesses. Il n’en est pas un qui, au cours d’une visite acadé-
mique, ne dise d’un air détaché : (( Je ne pourrai pas mal-
heureusement faire preuve d’une grande assiduité aux
séances du jeudi : je dois vous prévenir que je suis retenu ce
jour-là par des obligations très graves. » Ces déclarations
laissent les académiciens assez sceptiques. (( Ils promettent
tous ça, )) me disait un de mes collègues, (( et, dès qu’ils sont
reçus, on ne voit qii’eux aux séances. »
(( Quand Pierre Loti a posé sa candidature, ses partisans
disaient hypocritement en faisant leur propagande : (( Nous
avons peut-être tort de le nommer. Il n’est jamais en France.
Comment travaillera-t-il au dictionnaire? )) On l’a nommé,
naturellement, et, depuis son élection, il ne quitte jamais la
terre ferme ni l’Institut. On a même demandé des explica-
tions officieuses au ministère de la marine.
(( Et Brunetière! Lorsqu’il s’est présenté, il faisait des confé-
rences tous les jeudis à l’Odéon. On s’est donc dit : (( Il ne
viendra pas à l’Académie » et on a tous voté pour lui comme un
seul homme. Aussitôt élu, il a raconté qu’il souffrait demaux
de tête et que le médecin lui recommandait tout spécialement
le travail du dictionnaire. Et, depuis sa réception, il ne manque
pas une de nos séances.
La Girafe, le Perroquet, la Sarigue
ET LES
deux Employés de la Compagnie des Omnibus
FABLE
Deux employés, (( ayant un O sur leur casquette »,
Un jeudi de PAscension,
De la place de la Roquette,
S’en vinrent au Jardin d’ Acclimatation.
C’étaient deux plaisantins de dangereuse espèce ;
Leur raillerie était épaisse.
Ils accablaient les batraciens
Avec des jeux de mots un peu trop anciens.
Daubaient sur l’éléphant et sur le dromadaire.
Nul animal n’était soustrait
A ces lazzis sans intérêt
Qu’eût récusés le plus stupide hebdomadaire.
CONTES DE PANTRÜGHE ET D’AïLLEURS
61
De vrai, quelque rustaud, natif de Barbizon,
Son esprit fût-il mort et sa verve tarie.
Eut moins vulgairement plaisanté Totarie
Ou nargué le morne bison.
Ils vinrent jusqu’au parc ou Girafe, ma mie,
Hausse son chef pensif et plein de bonhomie.
(( Oh! le sot animal! Mais à quoi donc sert-il? »
Clamèrent d’une voix ces esprits terre-à-terre.
Argument vraiment peu subtil
Et bassement utilitaire.
La girafe au long col ne leur répondit rien.
Poursuivant leur chemin, les deux grossiers compères
S’égayèrent encore aux dépens d’un saurien
Et de trois paisibles vipères.
Un perroquet ensuite excita leur humour.
Puis, à la fin, ce fut le tour
De sir Jack Kanguroo et de dame Sarigue.
Ce flot d’absurdités sans digue.
Même pour un indifférent.
Etait tellement écœurant
Que dame Autruche, oyant cette racaille.
Vomit le démêloir d’écaille
Et le trousseau de clefs qu’elle allait digérant.
Le soir amène enfin la trêve.
Pour rentrer au logis, le couple s’en alla.
Or, il advint, qu’à quelque temps de là.
Le syndicat vota la grève.
Cocher et conducteur, contrôleur et côtier,
Chacun se souleva. Descendant de son coche.
Le cocher dignement rendit son fouet altier
Et le conducteur sa sacoche.
contj:s de pant]{ucjie
Les contrôleurs, d’un air grave de sénateurs,
Rendirent leur sifflet d’ébène
Et le petit machin que, d’un geste de haine.
Ils enfoncent dans le papier des conducteurs.
Or, à la préfecture, on n’en mène pas large.
Monsieur Lépine est aux abois.
De ce service urbain va-t-il prendre la charge
Avec le sergent Hoff et les gardes du bois ?
Déjà, des voyageurs farouches
Envahissent les bateaux-mouches.
Mais ces bateaux, malgré leur bonne volonté.
Ne peuvent atterrir devant la Trinité,
Et ne desservent maintes rues
Que dans les cas de fortes crues.
Donc, nos deux compagnons, renommés tapageurs.
S’en vinrent au matin, au parvis Saint-Eustache,
Riant d’avance en leur moustache
De l’émoi des sergots et des bons voyageurs.
Mais leur surprise fut extrême.
L’un des deux cria : « M... » et l’autre : (( Caramba ».
Un spectacle imprévu les rendit plus baba
Que feu Ali-Baba lui-même.
Un très vénérable éléphant
Gonflait ses formes idéales
Entre deux brancards, à l’avant
De l’omnibus Ivry-Les-Halles.
Venus de Belleville et du quartier Gaillon
Des curieux faisaient une affluence énorme
Tout autour de la plate-forme.
ET D'AILLEURS
63
Là, madame Sarigue, à Toreille un crayon.
Agitait de sa patte frêle
Une sacoche naturelle
Où tintait un joyeux billon.
La stupéfaction fut soudain générale,
Quand la Girafe avec lenteur
Promena le long de la haute impériale,
Au bout de son grand col un museau quémandeur,
Cependant que, joignant sa parole à ce geste.
Un perroquet de Bilbao,
Criait d'en bas de sa voix preste :
(( Pas d'correspondances, là-haut? »
Cette aventure prouve, entre mille aventures.
Que le Seigneur est très intelligent
Et que, par conséquent.
Faut pas chiner ses créatures.
C'est-il lui, ou bien vous, TEternel, jeune sot?
Alors c'est toujours lui qu'aura le dernier mot.
Publicité dans les Salons
Quel testimonial, pour un article de toilette, pour un médi-
cament, ou pour un tricycle nouveau modèle, vaut mieux que
la simple affirmation d’un homme du monde, affirmation émise
négligemment, dans un salon ami, en présence d’une société
de gens élégants?
Si cette attestation est répétée quelques jours après, devant
le même auditoire, par un autre homme du monde, également
bien posé, il n’en faut pas davantage pour lancer tout à fait le
produit dont on a célébré les qualités.
C’est ce qu’a très bien compris l’Agence de Publicité dans les
salons, la plus ancienne des agences de ce genre, celle qui pos-
sède le meilleur personnel de mondain.
Quelques mots sur le fonctionnement de cette intéressante
entreprise.
Tous les jours, de quatre à six, les clubmen affiliés se rendent
au siège social, où se distribue la, liste des produits qu’il s’agit
de vanter dans deux, trois ou quatre salons. Le tarif ordinaire
CONTES DE PANTRUCHE ET D’AILLEURS
65
est (riin louis par article et par salon. Mais on a vu des gens
du monde, d’une situation sociale très élevée, toucher jusqu’à
vingt-cinq louis pour un seul article et pour un seul salon.
Une fois en possession de sa liste, l’homme du monde a
quelques heures devant lui pour réfléchir sur le tour qu’il lui
faudra donner à ses propos, chercher son entrée en matière
pour parler d’un certain vernis à chaussures, puis une transi-
tion pour entamer l’éloge de tel ou tel sinapisme.
Quand le comte de N... tombe au milieu d’une belle discus-
sion sur les forces navales de Eltalie, il lui faut une grande
habitude du monde et un réel talent de causeur pour faire venir
la conversation sur la lessiveuse Babou, et surtout pour expli-
quer comment il a été amené à en expérimenter les qualités
nombreuses. Car on voit mal ce moderne Brummel quitter sa
longue redingote pour se mettre à nettoyer des camisoles ou
des langes'^de petit enfant.
A côté du clubman faiseur de boniment il y a l’homme
b
06
CONTES DE PANTRUGHE
du monde inspecteur, présentant de hautes garanties d’hono-
rabilité, et chargé du rôle délicat de faire des tournées
dans les divers salons, pour veiller à ce que les gentlemen
affiliés s’acquittent de leur mission avec la conscience désirable.
I.’inspectcur entre dans le salon, s’approche de vous ou de
moi, lie connaissance, nous offre parfois de quoi fumer, et nous
désignant un des assistants, nous demande d’un ton dégagé :
— N’est-ce pas ce monsieur qui parlait tout à l’heure de la
poudre de riz Corinthienne?
Et comme nous esquissons un geste de dénégation vague :
— Vous êtes ici depuis longtemps? interroge l’inspecteur,
comme pour parler d’autre chose.
— Depuis une heure et demie à peu près.
Notre interlocuteur est fixé. 11 s’approche discrètement du
clubman délinquant, et lui glisse dans l’oreille.
— Vous n’avez pas parlé de la poudre Corinthienne? Huit
francs d’amende.
U Agence mondaine de publicité traite parfois de belles affaires.
C’est ainsi qu’elle a dernièrement affermé pour six mille francs
le nez du major H... Voici l’avantage de cette petite opération.
Un clubman affilié se trouve dans un salon avec le major H...,
et lui fait les compliments les plus vifs sur la blancheur de son
nez.
---• Eh bien! mon cher, répondit le major H..., vous me
ET D’AILL?:UUS
67
croirez si vous voulez; mais, il n'y a pas six mois, ce nez était
littéralement couvert de points noirs !
— Et serait-il indiscret de vous demander comment vous
êtes arrivé à Ten débarrasser d’une façon aussi complète ?
— Mais tout simplement par l’emploi de la pâte Trafalgar
qui^ en moins de six semaines, a donné à mon nez cette blan-
cheur que vous admirez tant!
Les Poissons des grands lacs d’Afrique
I
Le Blafard a plus de noms et plus de titres qu’un grand
d’Espagne : mais il ne les porte pas simultanément.
Voyageant dans les montagnes de Suisse, il prit le nom de
Roger d’Andermalt, à cause de la beauté du site.
Mais aux régates de Cowes, il s’appelait le comte de Dragui-
gnan, et quand je le rencontrai à Ostende, il venait justement
de s’approprier le titre de prince d’Ermepachy tombé en déshé-
rence.
Il parodia à ce propos un mot célèbre : (( Jamais le prince
CONTES DE PANTRÜGHE ET D’AiLLEüRS
69
cl’Ermepachy ne se souviendra des services pécuniaires rendus
au comte de DraguigTian. »
Ayant suffisamment voyagé, il acheta un cabinet d’affaires
et s’établit à Paris.
Bien qu’il affecte un élégant nonchaloir, Le Blafard est un
homme d’action, qui se préoccupe avant tout de vendre la peau
de l’ours et d’en toucher le montant. Si la Providence veut que
par la suite l’ours soit mis par terre, il est toujours temps de
trouver un second acquéreur.
11
Par un beau matin de mai, comme il côtoyait le Code en com-
pagnie d’un ami, il vit venir à lui un homme intelligent qui lui
proposa une grande entreprise : la vente en gros des poissons
des grands lacs d’Afrique.
Le Blafard eut tôt fait d’installer, en plein boulevard, une su-
perhe boutique où, cbaijue matiji, des brochets, des (‘arpes, des
tanches, amenés vivants dans des caisses d’eau douce, étaient
exposés à la devanture. Les poissons des grands lacs d’Afrique
ressemblent d’ailleurs beaucoup à ceux de la Marne.
On prépara pour l’émission une belle liste, où figuraient des
chevaliers, des officiers, et même des commandeurs d’industrie.
Le Blafard résolut, à ce propos, dé se procurer le ruban rouge.
70
CONTES DE PANTRUCHE
1I[
Le Blafard se disposa à obtenir sa croix par une habile pres-
sion sur ropinion publique.
Il acheta une main de papier ministre et couvrit la première
feuille d'une pétition ainsi conçue ♦
« Monsieur le Directeur des Postes et Télégraphes,
(( Les habitants du quartier Saint-Athanase, quartier commerçant
par excellence, où l’heure du courrier est généralement très chargée,
vous prient instamment de reculer de quinze et, si possible, de
trente minutes la dernière levée des boîtes postales.
(( Veuillez, etc. »
Tous les habitants du quartier donnèrent leur adhésion, par
besoin réel ou par indifférence. Le Blafard eut sa main de papier
couverte de onze mille signatures. Il enleva alors purement
la première page, et la remplaça par une requête rédigée en ces
termes :
(( Monsieur le Ministre du Commerce,
(( Habitants du quartier Saint-Athanase, nous prenons la liberté
de signaler à Votre Excellence la noble conduite d’un de nos conci-
toyens, M. Omer-Albin Le Blafard. Depuis les longues années qu’il
vit au milieu de nous, M. Le Blafard s’occupe avec un zèle infatigable
d’une quantité d’œuvres philanthropiques.
Yondâteur des Sociétés chorales ch octogénaires^ président de la fa-
meuse Ligue de protection des parents martyrs, M. Le Blafard est
l’objet de notre admiration constante. Qu’un décret de vous attache
la croix sur sa poitrine, et 22.000 mains d’électeurs frappées en ca-
dence, salueront cette œuvre de justice.
(( Veuillez, etc. ))
"Suivent les 1 1.000 signatures \
ET D’AILLEURS
71
Le ministre envoya des commissaires enquêteurs qui déjeu-
nèrent chez Le Blafard et rapportèrent dans leurs poches la
conviction intime que Le Blafard était un homme généreux. La
nomination parut à VOfficiel, on prépara les prospectus, et les
poissons des grands lacs d’Afrique continuèrent à affluer dans
les eaux de la Marne par des conduits souterrains.
En Sabots
Le duc de Sableplein fit un soir son petit compte de caisse, et
s’aperçut que des biens paternels, manoir ancestral et terres du
Languedoc, il lui restait un bon de poste de quatre francs et
deux billets de tombola.
Et cependant, autour de lui, s’élevaient, comme d’insolents
donjons, les hautes fortunes des parvenus, arrivés à Paris en
sabots.
Un tel, arrivé à Paris en sabots, avait réalise des millions en
louant chaque soir, à tous les directeurs de théâtre du monde,
des appareils brevetés pour la claque mécanique.
Tel autre, venu à Paris en sabots, avait constaté les excellentes
propriétés purgatives de l’eau de Seine. 11 s’était installé à
Vienne, où il avait vendu cette eau de Seine en flacons.
Il la fabriquait d’ailleurs sur place, avec de l’eau du Danube,
des dessous de bras en caoutchouc et de vieux microbes.
CONTES DE PANTRÜCHE ET D'AILLEURS
73
Et le duc de Sableplein dont, depuis des temps reculés, les
ancêtres étaient toujours arrivés à Paris dans de somptueux
carrosses, le duc de Sableplein n’avait à lui que quatre francs
en bon de poste et deux billets de tombola.
Alors, il résolut de s’acheter avec ses quatre francs une paire
de sabots rustiques et de sortir, lui, de Paris, en sabots.
Vêtu d’un costume de voyage et chaussé de sabots en bois
blanc, le duc de Sableplein est sorti de Paris par la porte de
Flandre.
Faute d’une publicité sulïisante, cette manifestation passa,
d’ai]l(‘iirs, totalement inap(‘iru(‘.
Après avoir traversé des banlieues et d(‘s l)anli(‘ues, l(‘ due
s’arrêta au bord d’une rivière, et se prit à rélléchir sur l’inanilè'
de sa protestation , et s ur l’incurable tristesse de sa position sociale .
Puis, il prit un de ces bains froids qui durent très longtemps,
et d’où l’on sort, quand on en sort, un peu tuméfié et en assez
vilain état.
Le duc de Sableplein est entré dans l’au-delà en sabots. Il
sera le Parvenu des Félicités Eternelles, si dit vrai l’Ecriture,
Les aimables Causeurs des salons
Je venais de faire représenter à l’Ambigii mon grand drame
en six actes : Le Secret du Ma7xha7id de gaufres. J’avais donc
maintenant un petit renom dans le monde littéraire. Aussi, ne
m’étonnai-je point quand mon ami Z..., délégué par la comtesse
de Bonnepoire, me demanda de bien vouloir accepter à dîner
chez cette noble dame, le samedi de la semaine qui suivrait.
Dîner chez la comtesse de Bonnepoire, en compagnie d’écri-
vains réputés, de notables médecins et de distingués hommes de
guerre, c’était pour le petit renom dont il est parlé plus haut
une véritable consécration.
— Heu! fis-je, pour ne pas accepter trop vite. La semaine
prochaine, je serai bien pris.
— C’est comme vous voudrez, répondit Z... Mais il me semble
qu’un bon dîner, un cachet de quarante francs et des cigares à
discrétion, ça n’est jamais à dédaigner.
CONTES DE PANTRÜCHE ET D’AILLEURS
Au jour dit, je me rendis chez la comtesse, où je trouvai divers
personnages illustres : Victor Clierbuliez, qui touchait 45 francs,
Alphonse Allais, 70 francs par séance, Camille Saint-Saëns, au
mois. Plus divers médecins, 30 francs en temps ordinaire et
120 francs pendant les épidémies (car, en ces moments, leur con-
versation devient passionnante).
Ce n'était pas la saison des peintres, qui, à cette époque de
Tannée, n'avaient généralement aucune saveur,
Je ne perdis pas ma soirée. Comme j'avais franchement égayé
mon coin de table par des plaisanteries des plus spirituelles, le
maître de la maison fut satisfait et me pria de revenir toutes les
quinzaines.
De plus, Victor Cherbuliez me fît connaître un autre monsieur
qui donnait des dîners et qui, lui, pouvait se permettre de
rémunérer très largement ses convives de marque. Il faisait, en
effet, payer les places à ses invités^ moins notoires. Les places
d'honneur, au milieu, coûtaient quarante francs, et les places
76
CONTES DE PANTHUGHE
du bout de la table un louis seulement. Tous ces invités payants
claient d’ailleurs fort convenables, et quelques-uns mêmeaA^aient
tout à fait grand air.
Pourtant, de légers murmures coururent dans l’assistance
quand on prévint que Sully-Prudhomme ne pouvait venir ce
jour-là. On présenta à sa place M. de Bornier, qui n’avait pas
été annoncé dans les invitations. Personne ne redemanda son
vestiaire, et personne ne s’en repentit, car M. de Bornier fut
étincelant.
Ludovic Halévy était aussi de la fête. Mais j’appris qu’on le
demandait surtout dans les bals blancs. Quant à Armand Sil-
vcstre et à Jutes Lemaître, ils « faisaient » plus particulièrement
les banquets d’anciens élèves. Trois fois la semaine, ils allaient
remémorer des souvenirs d’enfance, choquer leurs verres avec
des messieurs qu’ils appelaient leurs condisciples, et boire à la
prospérité des diverses boîtes où, jamais d’ailleurs, de leur
noble vie, ils n’avaient ficlin les pieds.
Le roi Dagobert
I
Lebon roi Dagobert entendit un jour comme un gros bruit
d’abeilles. C’était le peuple qui murmurait.
Saint Eloi, toujours bien informé, expliqua les murmures :
« Le peuple, excité par des meneurs, se plaignait de la monarchie
absolue. » — C’est bon, répondit le roi, je vais leur donner une
Constitution.
Mais l’autocrate saint Éloi refusa d’associer son nom à celle
politique. Saluant son roi avec un sourire amer, il s’éloigna et
rentra dans la vie privée.
78
CONTES DE PANTRUCHE
II
On procéda à des élections de députés. Des professions de foi
s’inscrivirent à la pierre noire sur la façade des maisons, le vin
coula abondamment dans les auberges, durant que des hérauts,
dans les carrefours, criaient les noms et qualités des candidats.
Le Parlement, une fois élu, s’assembla. Ce fut un beau
spectacle. Quand ses enfants avaient été sages, le bon roi les
conduisait à la salle des séances, où les députés s’entr’arrachaient
la barbe, rudoyaient les côtes et dévoraient les narines.
111
Or, l’événement prévu arriva. Un matin, le bon roi Dagobert
enfila sa culotte à l’envers, et, de la sorte accoutré, présida le
conseil des ministres.
Du temps que] Dagobert était un bon tyran, saint Éloi eût
ET D’AILLEURS
79
coupé court à rincident, en disant à son maître : Siré^ votre
majesté est mal culottée. Mais saint Éloi et ses amis politiques
g-rossissaient désormais le parti des mécontents. On put lire
en grosses lettres sur les manuscrits de parchemin qu'on vendait
le soir, au coin des rues :
UN SCANDALE AU PALAIS
UNE MAJESTÉ MAL CULOTTÉE
IV
L’affaire suscita une grosse émotion dans les cercles. Naymes
de Montmartre, Ogier du Vexin et Charibert de Monsouris
rapportèrent à la tribune.
Mais, après discussion, la majorité servile déclara que,
(( confiante en la bonne ternie de l’Exécutif », elle passait à
l’ordre du jour.
V
— Soit! dit saint Eloi. Les voies parlementaires ne nous mè-
nent à rien ; essayons d’autre chose.
Des maisons et des palais, entlammés par une poudre ma-
gique, s’effondrèrent ou volèrent en éclats.
— Je suis un bon roi, dit Dagobert. Pourtant, l’intimidation,
ça ne prend pas avec moi.
Et, enhardiparses conseillers, non contentde laisser sa culotte
telle, il retourna sa veste, son bonnet royal et ses pantoufles.
SÜ
CONTINS DK PANTlUnilK KT D'AILLEUliS
Alors, (l’autros maisons s’onflammèrent de plus belle. Mais je
ne puis vous en dire davantage, la page de mon précis d’histoire
s’élant arrêtée là.
La Rixe
Sur le boulevard de Charonne, Henri, dit Pelle-à-Feu, et
Auguste, dit Gustave, en sont venus aux mains. Et, malgré le
froid, une assemblée nombreuse de personnes oisives ou occu-
pées^suit les péripéties de la bataille. Si aucun pari ne s’engage
sur son issue, c’est que l’angoisse de la lutte suffit à passionner
les spectateurs.
6
82
CONTES DE PANTRUCHE ET D'AILLEURS
Les premiers coups parés assez habilement, les deux adver-
saires, à peine touchés, ont repris du champ pour un assaut
décisif. Et les cœurs hattent à voir ces quatre-z-yeux se regarder
si terriblement qu/ily en aura sûrement tout à l’heure au moins
deux de pochés, et aussi à entendre grincer ces dents blanches
dont reffectif ne sortira point indemne d’une telle aventure.
Ils s’élancent l’un contre l’autre avec inie si violente furie que
les plus timides parmi les spectateurs, conçoivent le projet de
les séparer; mais ils n’y donnent aucune suite.
Depuis quelques instants, je m’étais mêlé à la foule. Je sortais
de mon usine de Charonne et j’avais résolu de faire quelques
pas sur le trottoir en attendant ma voiture. Je fendis brusque-
ment les rangs du public et je m’avançai dans le champ clos, où
je fis tout de suite sensation, avec mes larges favoris noirs et
ma haute stature.
Flegmatiquement, je remis ma canne à un des assistants et je
me dépouillai de ma pelisse de fourrure, que Je remis à un autre.
Méthodiquement, je saisis Pelle-à-Feu par l’épaule droite et
x^uguste, dit Gustave, par l’épaule gauche. Et comme, mécon-
tents d’étre interrompus, ils paraissaient se rebiffer, j’^envoyai
d’un coup de poing Gustave a mx mètres, et d’un autre coup de
poing Pelle-à-Feu à six mètres cinquante (environ).
Ce bel exemple de force physique enthousiasma les specta-
teurs, qui m’acclamèrenl avec un touchant ensemble, à l’excep-
tion toutefois des deux gentlemen qui détenaient ma canne à
pomme d’or et ma pelisse' de fourrure, et qui, blasés sans doute
sur ce genre de spectack^ s’étaient en allés avant la fin.
Péripéties
Mon oncle Guêpier achetait à bas prix de vieilles descentes de
lit, peaux d'ours ou peaux de loups. lien doublait des pardessus,
qu’il revendait comme de riches pelisses au monde élégant de
Francfort-sur-le-Mein.
Il revint en France avec deux millions qui n’avaient pas
d’odeur et qui fleuraient pourtant aussi bon, pour nos nez
avides, que toutes les roses du Bengale.
Mes frères et moi, nous avions à cette époque, rue Lafayette,
au quatrième étage, un bureau de banque et d’affaires qui s’ap
pelait le « Comptoir de la navigation lacustre. ))
11 n’y venait d’ailleurs pas plus de navigateurs ni de personnes
ayant un rapport quelconque avec la navigation que si c’eût été
un comptoir spécialement consacré aux aéronautes.
84
CONTES DE PANTRUGIIE
Nous y passions scrupuleusement trois heures le matin et
trois heures Taprès-midi. Et To]) ne s’ennuyait pas trop. Car
nous avions tous les jours à deviner, dans les quotidiens, un
bon nombre de mots carrés, de mots en étoile et de problèmes
chiffrés. Le temps de chercher les solutions, qu’il fallait envoyer
par la poste, l’heure du dîner arrivait assez vite.
Je vois encore au mur un portrait de steamer de la ligne
Clinard et un tableau des pièces de monnaie à refuser, qui ne
fut jamais consulté que par désœuvrement.
Notre oncle Guêpier, par un mot rapide, nous annonçait son
arrivée et nous priait de venir le voir, au plus tôt, dans un
appartement meublé qu’il occupait provisoirement rue d’Ams-
terdam.
Nous nous décidâmes à y aller tous les trois, et nous lais-
sâmes fermé pour un jour le Comptoir de la navigation lacustre.
(( C’est justement parce que nous serons sortis qu’il viendra du
monde aujourd’hui, » disait mon frère Adrien. Personne
d’ailleurs ne vint non plus ce jour-là.
Nous embrassâmes le frère de notre mère sur sa rude barbe
blanche. Il était gros, bon vivant et affable. Son cou apoplec-
tique rayonnait comme l’aurore de notre fortune prochaine.
Mais nous fûmes fort désappointés quand notre oncle Guêpier
nous présenta une jeune Allemande, sèche et rousse, que, sans
dire gare, il avait épousée huit jours auparavant. Nous fîmes
pourtant bonne figure à cette personne.
L’oncle nous paya un bon dîner dans un restaurant voisin.
Et, les bons vins aidant, nous nous consolâmes peu à peu de
ET D’AILLEURS
son mariage. L'héritage, sans doute, risquait fort de nous
échapper. L'oncle cependant, jusqu'au jour de sa mort, avait
le temps de nous rendre différents services. Car, bien qu'il
n'eût jamais rien demandé à personne (et pour cause), le
Comptoir de la navigation lacustre se fût accommodé d'une
subvention.
Le lendemain, nous apprîmes à notre réveil que l'oncle
Ciuepier était mort dans la nuit.
Nous nous empressâmes de nous rendre rue d'Amsterdam où
notre tante, le visage gonflé de larmes, gémissait en allemand.
Sans avoir l'air de rien, nous eûmes tôt fait d'apprendre que
l’oncle était mort sans testament. Nous étions ses héritiers
directs. Nous décidâmes sur l’heure que le Comptoir s'appel-
lerait prochainement (( Comptoir général )) et qu'il s'occuperait
de la navigation lacustre, fluviale et maritime.
L'excellent oncle laissait près de deux millions (des actions
mines, un fonds de chapellerie à Strasbourg et une maison
publique à Francfort).
8G
gonte:s m pantrüghe
La petite femme n/avcTit rien (le tout ceia. Mais nous ferions
certainement (pu'lrjue clios(‘ j)Our elle. On lui paierait son
voyage pour retourner dans sa famille et on Ini laisserait
prendre avec elle un certain Jiombre d'objets mobiliers.
— Faites bien attention! nous dit un Jurisconsulte. Tout
n’est pas fini et vous n’avez pas encore l’héritage. S’il naissait
un enfant posthume?
— Le bonhomme était bien vieux, objectai-je.
— Mais la petite femme est jeune. Elle a dix mois devant elle
pour s’adjoindre un petit héri tier qui, sous l’œil ironique de la
loi, s’appropriera les deux millions de Monsieur votre oncle.
Dès le lendemain, du matin jusqu’au soir, nous eiitoiirâmes
de prévenances et d’une surveillance habile la tante Guêpier.
De huit heures à minuit il y avait toujours quelqu’un de nous
trois chez elle, en permanence. On lui offrait son bras, si elle
voulait faire un tour de promenade. Et régulièrement, chaque
nuit, nous faisions le guet h sa porte.
# *
Aucun symptôme, heureux pour elle, alai^mant pour nous,
ne se révéla pendant les premières semaines. Aussi, au bout d’un
mois et demi, nous relâchâmes-nous de notre surveillance. La
tante allemande ne paraissait pas disposée h mal faire et, d’ail-
leurs, il était désormais diffieile que l’enfaut usurpateur arrivât
dans les délais.
ET D’AILLEURS
87
Nous n'allâmes plus rue d'Amsterdam qu'une ou deux fois
par semaine. Nous étions très préoccupés par certaines diffi-
(*ultés de la suceession. Quant au Comptoir de la navigation,
il commençait à prospérer. Nous fîmes une affaire de soixante-
quinze francs avec un monsieur qui s'était trompé de porte.
Et, pour ouvrir une comptabilité spéciale, nous achetâmes à
cette occasion pour cent cinquante francs de fournitures de
bureau.
Il y avait cinq mois que l'oncle était mort, et les formalités
de la succession étaient loin d’être terminées. La maison
publique de Francfort compliquait la situation d'une façon
terrible. Elle appartenait pour un tiers au défunt, pour un
autre tiers h une principauté d'Allemagne, et pour le reste, à
des héritiers mineurs.
A ce moment, il vint de la rue d'Amsterdam des bruits alar-
mants. Depuis quelques semaines, la petite Allemande était
sujette à des malaises assez fréquents. Elle portait des peignoirs
lâches (‘t évitait de sortir en taille. Mais nos calculs nous rassii-
rai(‘iit : il n’arriveraii pas à temps.
Neuf mois et demi se sont écoulés depuis la mort de Toncle
(iuêpier, et les affaires de la succession se régularisent peu h
peu. Nous allons, d’ici peu de temps, entrer en possession, et
le Comptoir de la navigation s’installera en plein boulevard.
La tante allemande nous inquiète un peu. Elle est évidem-
ment mal conseillée. Malgré sa grossesse, elle fait toutes sortes
d’excentricités; on a été jusqu’à dire qu’elle montait à bicy-
clette. Voudrait-elle, au péril de sa vie, hâter la venue de notre
pseudo-cousin?
Une vieille bonne à nous, que nous avons placée chez elle,
nous envoie un jour un télégramme : (( Madame Guêpier a été
prise des douleurs ce matin. »
On arrive tous les trois rue d’Amsterdam. C’est par une
lourde après-midi d’août. Dans la salle à manger de vieux
chêne, un Allemand, maigre et barbu, est assis près de la table.
Est-ce le frère, est-ce le cousin de notre tante? Serait-ce l’ami
complaisant qui est intervenu pour nous déposséder? Nous
nous saluons poliment. Chacun de nous s’assied dans son coin,
et l’on attend.
ET D’AILLEURS
89
A intervalles réguliers, de grands cris s’élèvent dans la
chambre voisine.
Nous attendons deux grandes heures. Parfois, la porte s’en-
tr’ouvre et nous apercevons le médecin en bras de chemise, les
manches retroussées. Les cris sont plus rapprochés et plus
violents.
La vieille bonne ouvre enfin la porte.
— Un garçon, dit-elle. Et elle ajoute :
— Il est mort.
Je la suis à la cuisine :
— 11 est mort, mais est-il né viable? S’il n’est pas né viable.,
(fest important pour nous.
— Il ne pouvait pas vivre, dit la vieille femme qui faisait
chauffer de l’eau; il avait le gosier bouché et un nez de
cochon.
Je rentre gravement dans la salle à manger et, parlant dans
mes dents, je dis à mon frère Adrien : (( Il avait le gosier bou-
ché et un nez de cochon. »
Puis je dis de même à mon frère Lambert :
(( Pas né viable. Gosier bouché. Nez de cochon. »
Tous deux comprennent, maîtrisent leur joie ft inclinent la
tête d’un ton grave.
Les gémissements continuent. Même après ta délivrance, elle
souffre encore, la petite Allemande, pour qui nous avons main-
tenant une pitié attendrie,.et à qui, malgré ses mauvaises inten-
tions, nous ferons certainement une petite rente, pour la récom-
penser d’avoir mis au monde un enfant aux narines bouchées,
avec un groin de cochon.
Les cris redoublent. Ils sont effroyables. (( Ah! la pauvre
femme! » disent ensemble les trois directeurs du Comptoir de
la navigation.
Mais quelle est cette autre voix aigre? Pourquoi la porte
90
CONTES DE PANÏliUCHE ET D’AILLEUUS
s'ouvre-t-elle brusquoineiii? Nous nous précipitons vers la vieille
bonne.
— Il vient d’eji arriver un autre! soulïle t-(‘lle. Entendez-le
(jui piaille! Il est bien vivant, eelui-là!
La Foire aux pains d’épices
Quand nous eûmes quitté mon oncle, chez qui nous avions
dîné, Le Blafard me paya le café à la brasserie voisine; puis
nous nous dirigeâmes vers la Foire aux pains d'épices (c'est
moi qui payai le tramway).
Le Blafard me ht les honneurs du diorama. Moi, je lui offris
le rat de douze kilos. En revanche, ce fut aux frais de mon ami
que je touchai le gros mollet de la dame'colosse.
CONTES DE PANTRUGHE
^2
Nous faisions montre, run et Tautre, d/un détachement de
grand seigneur dans ee méticuleux assaut de politesses. Mais
c'était entre nous un accord tacite pour mépriser tous les speC’
tacles qui coûtaient plus de dix sous.
Comme c'était mou tour de régler, J'avisai avec empresse-
ment une modeste petite baraque, et je parus très alléché (entrée :
vingt-cinq centimes) par cette mirifique enseigne : Venez voir la
huitième merceille du monde.
La foule estimait probablement que c’était assez de sept mer-
veilles pour un vieux monde tel que le nôtre, car nous nous
trouvâmes seuls. Le Blafard et moi, à rintéricur de la baraque,
devant un rideau d’aiidrinople usé.
Soudain, sortant d'on ne sut jamais où, un monsieur mal
vêtu apparut à nos côtés. Il avait une voix fort éraillée (sans
doute à cause d’un sabre avalé de travers).
Il écarta le rideau d'andrinople, et qu'aperçûmes-nous dans
une solide cage de fer?
ET D’AILLEURS
93
Un paisible vieillard, en habits de ville, assis sur une chaise
de paille, les deux mains croisées sur un parapluie vénérable.
— Habitants des villes et des campagnes, s’écria rhumbic
barnum, riverains des fleuves et des marais, fonctionnaires
maladifs, bourgeois casaniers et joyeux loups de mer, nous ne
venons pas vous exhiber ici des hommes sauvages, car vous en
avez assez vus.
(( Et le beau miracle, vraiment, de se nourrir de viande crue!
Nous en mangeons tous, de la viande crue, par ordonnance de
notre médecin, ou par incurie de notre cuisinier. Le rare, mes-
sieurs, le prodigieux, mesdames, serait de manger de la viande
cuite à point.
(( Honorables assistances, le phénomène que nous avons l’hon-
neur de vous présenter ici, est un phénomène unique, juste-
ment dénommé : la huitième merveille du monde, par toutes les
sociétés savantes. ))
Voyage en Orient
16 mars. — Quand Roger et ses compagnons enren^t visité la
Palestine, ils traversèrent l’interminable plaine de Gôr, et s’ar-
rêtèrent pour méditer, tel le voyageur légendaire, devant les
ruines violettes de Gandourah.
Ils virent aussi l’enclos de briques noires où les fîères tribus
Amalécites se lamentèrent jadis sous la colère d’Iahvè-Cébaoth,
CONTES DE PANTRUGHE ET D’AILLEURS
f)5
FEIohim des Eiohim, le seul Elohim, celui qui n était pas au
coin du quai.
Puis, ayant pris conseil de ses compagnons, Roger résolut de
s’acheminer vers le Sud, où croissaient les oliviers rouges et
les gigantesques bananiers de TArabie heureuse.
19 mars. — Ils suivaient, au trot allongé de leurs chevaux
arabes, la blanche route d’Ossor-Méuéi. Derrière eux, sur quatre
maigres chameaux au poil fauve, venaient quatre Circas-
siennes, fournies par une agence anglaise, dont un eunuque à
cheval portait les initiales sur sa casquette cirée.
De grands palmiers, bénisscurs immobiies, bordaient le che-
min silencieux.
24 — Les voyageurs s’abreuvaient largement d’eau-de-
vie de grain et d’une liqueur du pays, le ratéi, qui ressemble à
de k chartreuse bleue. Ils étaient donc ivres, la plupart du
temps, comme des cochons de Mésopotamie. Aussi s’égaraient-
ils fréquemment dans de mauvaises routes. Quittant Louscatèh,
ils tournèrent pendant trois jours dans une petite étendue de
sable qu’ils prirent pour un vaste désert. Ils étaient épuisés de
CONTES DE PANTRUCHE
!)6
fatigue, quand ils firent la rencontre d/un indigène. Celui-ci les
conduisit à Kerkaroum où ils connurent enfin, à la joie des
habitants, qu’ils se trouvaient dans l’Arabie heureuse.
Tous ces Arabes étaient en proie à une douce allégresse. Ils
parcouraient les rues en sautillant et, faisant claquer leurs
doigts, ils s’écriaient : « Bath ! Bath ! »
Roger, qui savait la langue du pays, demanda a un Arabe :
(( Pourquoi êtes-vous tous si contents? »
Et l’Arabe répondit : « Parce que nous sommes dans l’Arabie
heureuse. »
mars, — Avant de quitter Kerkaroum, ils firent visite à
riman du pays. C’était un quinquagénaire de haute taille, dont
la barbe était noire et drue et les sourcils rasés.
Il était très vénéré et réputé pour sa science. Il avait dix-huit
femmes et plus de , trois cents enfants. Mais il ne s était pas
contenté d’engendrer ses enfants sottement et sans méthode,
ainsi qu’agissent la plupart des imans de l’Arabie heureuse. Il
avait dressé des tableaux méticuleux, où figuraient l’âge, la
hauteur, le tour de taille de ses femmes, leur poids aux diffé-
rentes époques de la gestation, l’indication de leur tempéra-
ment, de leurs habitudes, de leur régime alimentaire.
Il avait également dressé d’autres tableaux relatifs au poids
et à la taille de ses enfants aux différents âges de la vie. Il se
livrait à d’instructives comparaisons sur les enfants consécutifs
d’une même mère, et sur des enfants engendrés à la même
époque par le même père et conçus par des mères diverses.
Sa principale sagesse consistait d’ailleurs à ne tirer aucune
déduction de ces observations, si passionnantes à recueillir.
29 mars. — Quittant Kerkaroum, les voyageurs gagnèrent
Kerkabèh, où ils furent reçus princièrement par un vieil iman
vénérable, et où les attendait la 'plus curieuse aventure de leur
voyage.
ET D’AILLEÜUS
07
Roger et ses compagnons furent logés au palais. Mais, bien
que les lits fussent confortables, ils dormirent mal. Car des
bruits inquiétants se faisaient entendre dans les couloirs tor-
tueux du sérail. Et par moments on percevait le sifflement d’un
cimeterre que quelque homme de garde aiguisait sur une pierre
polie.
Le lendemain, Timan fit venir Roger et lui dit ces paroles :
(( Tu ne quitteras pas mon pays sans en emporter un souvenir
durable. Je donne aujourd’hui une grande fête en ton honneur.
Et je t’ai réservé une surprise ».
Ils se rendirent tous |dans une large plaine où des estrades
officielles étaient dressées. L’iman y prit place, ayant à ses
côtés le voudak, chef de la marine marchande, et le goulayeb,
aseptiseur des cure-dents royaux.
On avait tracé un chemin au milieu de la plaine, et tous les
cent mètres environ, le long de ce chemin, se dressait un gouhaï
('mât de couleur verte surmonté d’un croissant d’or).
Un vadaï (capitaine) amena à Roger un cheval arabe, riche-
ment caparaçonné.
— (( Tu vas, si tu veux, dit l’iman. enfourcher ce cheval, et,
au signal que je donnerai, partir au galop sur ce chemin. Apres
7
98
CONTES DE PANTKUCllE
un laps do iomps fixé par moi à ravaiico, le sonneur de trom-
pette, que tu vois là, sonnera de son instrument; au moment
où la trompette sonnera, il faut ([uetu ais mis pied à terre, sous
peine d’être, à l’instant même, livré au bourreau. Si tu tiens à
la vie, il est donc plus prudent de laisser là ce cheval et de venir
t’asseoir près de moi sur Testrade, d’où tu suivras le reste de la
fête.
(( Seulement je tiens à te prévenir que si, ayant enfourché le
cheval, tu arrives au premier poteau avant que la trompette ait
sonné, tu toucheras mille sequins d’argent; si tu parviens au
deuxième mât, tu" auras dix mille sequins, au troisième, cent
mille; au quatrième, un million, et ainsi de suite, selon la
même proportion. Mais prends garde à l’appel de trom-
pette. ))
Roger n’hésita pas. Il se dit qu’il atteindrait sans péril le
deuxième poteau. Il mettrait pied à terre et se contenterait
d’emporter dix mille sequins (un peu plus de dix mille francs
de notre monnaie). Il éperonna son cheval et, sous une clameur
enthousiaste, passa devant le premier mât. Mille sequins!
Eperonné à nouveau, l’étalon arabe, en quelques puissantes
foulées, atteignit le mât des dix mille sequins. Mais Roger
ne s’arrêta'pas. Le poteau des cent mille sequins était proche. Il
était à peine dépassé, que le cavalier, penché sur sa monture,
aperçut le quatrième. Un million de sequins! La fortune ou la
mort! L’immense clameur de la foule s’était écroulée tout à
coup, et. entre la double haie d’angoisses, le galop du cheval
s’entendait seul dans le vaste silence. Au moment où Roger
dépassait le cinquième mât (dix millions de sequins!), un subit
pressentiment lui fit quitter là selle et sauter prestement à terre.
Il était temps. A peine touchait-il le sol libérateur, que l’appel
de trompette sonna solennellement dans l’espace, noyé aussitôt
dans les cris débordants des spectateurs.
ET D’AILLEURS
99
Roger gisait à terre, contusionné. Mais il était heureux, ayant
conquis la fortune. Une chaise turque, portée par deux Arabes,
le ramena auprès de Timan.
3i mars. — On festoya jusqu'au matin. On festoya encore
le jour qui suivit. Le surlendemain, au moment de faire ses
préparatifs de départ, Roger, qui n'avait pas encore touché ses
dix millions, alla trouver le vénérable iman, à qui, avec la plus
grapde courtoisie, il demanda quelles étaient ses habitudes de
paiement.
L’iman eut alors un bon rire et s'écria :
— GouMm boder cataî mesdach? (Vous avez cru à cette inno-
cente plaisanterie?)
Roger ne répondit rien. L'iman poursuivit :
Caradim siboach médéir vouzawuzdim bédé. (Alors vous pen-
siez toucher dix millions pour avoir parcouru cinq cents mètres
â cheval?)
Et il ajouta en français :
— Vous n’avez vraiment pas la trouille!
L’Aventure de Pierre Arabin
Pierre Arabin se réveilla brusquement et se cogna la tête au
plafond. Pourquoi donc avait-il la tête si près du plafond?
Il tâta le sol, puis il tâta le plafond. Le sol était à, soixante
centimètres du plafond. La maison s’était-elle télescopée, ren-
foncée comme un chapeau-claque?
Mais, à droite et à gauche, les murs s’étaient resserrés aussi,
tout contre ses épaules et ses bras.
Il donna alors un vigoureux coup de poing au plafond, qui
se souleva et se renversa de côté.
La lumière fut.
Pierre s’aperçut qu’il était au fond d’une sorte de puits rec-
GONTRS DE PANTUüGKE ET D’AILl.EL’ns
101
tangulaire de deux mètres de profondeur. Il escalada un des
murs et se trouva bientôt assis au bord du puits, sur la terre
fraîche.
Autour de lui, des stèles de pierre et de marbre, de petits
enclos fermés de grilles, de la verdure.
Tout à côté de lui, à sa droite, une dalle dressé, avec cette
inscription sur du marbre rouge :
FAMILLES ARABIN ET ACHILLES
Pierrette-Louise-Eulalie Arahin,
née Achüles
Née en 1SI0-^IS7Q
Georges-Pierre-Paul Arabin
né en 1 SOI A- 1 S 87
C'étaient les noms de sa mère et de son pauvre père.
Il faisait frais. Pierre Arabin eut un petit frisson. Il vit qu’il
était en habit. La terre humide avait marqué de taches jaunes
ses manches et son pantalon. Le devant de sa chemise était
chiffonné; mais ça n’avait pas d’importance ; c’était un devant
non empesé.
102
CONTES DE PANTKUCHE
Il pouvait être cinq heures du soir. Le grand jardin n’était
peuplé que de pierres et de marbres. Aucune ombre furtive ne
passait entre les petits enclos.
Pierre Arabin se mit debout et s’étira. Ses épaules, ses reins
étaient bridés d’assez fortes courbatures. Il était ahuri et avait
les pieds froids.
11 s’éloigna, les mains dans ses poches, vers la grande allée.
Il arriva devant la porte du gardien chef. Personne ne lui fit
d’observations.
On le prit sans doute pour un restant d’enterrement qui
s était attardé sue tombe.
Il sortit donc tranquillement du Père-Lachaise, en habit et
sans chapeau. Sur le boulevard extérieur, il entendit un son de
trompe. Il vit un petit enfant habillé en marquis Louis XV,
qui passait avec ses parents. Il en vit un autre habillé en officier,
avec un képi trop large et un petit grand sabre.
ET D’AILLEURS
103
— Ail! oui, dit-il. Ce doit être aujourd'hui la mi-careme.
Un lîacre à galerie passait. Il lui jeta l'adresse de son petit
appartement de garçon : 64, rue du Colisée. Les coussins de la
vieille voiture étaient à peine secs. 11 faisait humide comme
dans la terre, Pierre Arabin grelotta et se mit à pleurer.
Il pleurait sans savoir pourquoi. Il ne songeait à rien. Il
semblait que son court séjour dans la terre lui eût fait perdre
l’habitude de penser.
La voiture allait au pas au milieu de la foule. Il pleuvait. La
boue, sur le sol, était rose de confetti écrasés. Les arbres s agré-
mentaient tristement d’une frondaison de carnaval. Autour de
eurs branches nues, des serpentins multicolores s’emmêlaient
comme des cheveux de femme autour d’un vieux peigne.
Quand le fiacre eut échappé à la cohue des quartiers centraux,
Pierre Arabin sentit poindre en lui une anxiété. Quel effet allait-
il produire chez lui, sur son concierge et sur son domestique?
Il descendit lenlement du fiacre et s’avança atout petits pas vers
la loge. Mais le concierge était sorti. Une voisine gardait la
loge.
— Y a-t-il quelqu’un à l’entresol? demanda Pierre Arabin.
— Vous ne savez donc pas ? dit la voisine. Le monsieur de
l’entresol est mort lundi dernier. On fa enterré hier.
— Et il n’y a personne là-haut?
— Vous pensez. Le domestique est parti. On a mis les
scellés.
Pierre Arabin n’avait pas sa clef. On ne” pense pas à enterrer
les morts avec leur clef.
Il manquait aussi d’argent. Il avait seulement au doigt une
bague avec un petit brillant. Il résolut d’aller la vendre . Il
remonta dans”son vieux fiacre, grommelant, et se fit conduire
rue de la Paix. Il eut peine à trouver une boutique ouverte. Un
bijoutier le regarda avec de petits yeux et lui dit cette phrase
104
CONTINS DK l>ANTIÎl’KIIK
textuelle : (( Ce n’est pas dans mes habiUides de faire des
affaires avec des personnes sans chapeau. »
Il remonta dans sa voiture et se fit conduire chez son chape
lier qui l’accueillit sans étonnement.
Arabin se dit : (( 11 n’a pas reçu de lettre d’enterrement. »
Ce n’était pas exact. Le chapelier avait bien reçu un faire-
part, que lui avait fait envoyer le domestique de Pierre; seule-
ment, en voyant Arabin, il s’était dit simplement : a Ce n est
pas lui qui est mort; ce doit être un de ses parents. »
Le chapelier était pressé. 11 avait décidément des favoris
trop sérieux pour être disposé à écouter des histoires extraordi-
naires. Arabin lui fit donc un récit banal d’une bousculade sur
le boulevard oii il avait perdu, disait il son chapeau. Le chape-
lier lui choisit un beau haut de forme. Puis il lui dit, songeant
au parent mort :
— Je vais vous mettre un crêpe.
Arabin, un peu ahuri, ne protesta pas. Le chapelier le coiffa
d’un chapeau à large crêpe. Il se trouva ainsi porter son propre
deuil. Ce qui l’attrista profondément.
Il trouva ensuite un joaillier, qui lui donna deux cent cin
qualité francs pour sa bague.
ET D AILLEURS
lOo
Arabin se sentit moins triste quand il eut do l’argent. 11 réso-
lut d’aller dîner à son restaurant habituel. « Je vais faire mon
petit effet » pensa-t-il. Mais tout se passa discrètement entre la
caissière et le garçon. (( Qu’est-ce que vous prétendiez donc,
que M. Arabin était mort? » dit la caissière. (( On m^avait dit »,
répondit le garçon.
Pierre avait un grand appétit. Mais, dès les premières bou-
chées,. sa faim s’apaisa, et il ressentit à l’estomac une vive
douleur.
— Avez- vous vu M. Cerneaux et M. de Loiiffeuil?
C’étaient ses deux amis intimes, ses associés de fêle. C’était
eux qui avaient dû, la veille, conduire son deuil.
— Je les retrouverai, pensa-t il, au bal de TOpéra.
Car il savait bien qu’ils iraient au bal comme h l’ordinaire,
qu’ils ne seraient pas plus tristes que de coutume, qu’ils ne
crieraient pas pour s’étourdir, et qu’ils diraient paisiblement
toutes les demi-heures : (( Ce pauvre bougre d’Arabin! »
Un journal du matin annonçait dans un éclio spécial (( la
disparition d’un joyeux fêtard, Pierre A*^*, que les habitués de
James connaissaient bien. C’était un bon garçon sans préten-
tion. Cette mort fera pleurer les beaux yeux de Jeanne de Meung,
et un peu aussi ceux d’Alaine Chartier, qui n’est pas une
ingrate. »
(( Ces pauvres amies! dit Arabin, attendri. Enfin! Je les
retrouverai tout à l’heure à l’Opéra. »
11 s’acheta un faux nez et une barbe. Puis il se rendit au bal.
Pendant une heure, il attendit Lucien Cerneaux. Enfin il aper-
çut à la sortie d’une loge le front dénudé et la grande moustache
blonde de son ami intime.
11 s’approcha de lui pour l’intriguer. 11 changea sa voix et lui
dit simplement, car il manquait d’imagination :
— Bonjour, Cerneaux,
lOG
CONTRS DK DANTUUKIIK
— Bonjour.
— Je suis uu ami de Pierre Arabin, continua Pierre Arabiu.
— Ah! le pauvre bougre ! dit Lucien Cerneaux.
11 s’éloigna. Arabin le suivit. Plus loin^ ils rencontrèrent
Jean de Louffeuil.
— Bonjour, Louffe, dit Pierre Arabin. Je suis un ami de
Pierre Arabin.
— Ah! le pauvre bougre! dit Louffeuil.
Tous trois s’en allèrent dans le bal. Cerneaux et l^ouffeuil ne
prenaient aucune garde à ce compagnon inconnu. Quant à
Pierre Arabin, il évitait de brusquer les événements et s’en
désintéressait peu à peu. Il oubliait même par moments qu’il
venait d’être enterré vif.
Cerneaux et Louffeuil se laissèrent faire quand leur mysté-
rieux compagnon les invita à souper.
A table, à mesure qu’approchait Pinstant fatal où il allait
arracher son faux nez et sa fausse barbe, Arabin se sentait de
plus en plus ému. Son émotion J^augmenta encore quand Cer-
neaux lui raconta les détails de sa mort, au bar : une congestion
rapide après une ingestion d’un certain nombre de cocktails.
Arabin reculait toujours l’instant du coup de théâtre. Cer-
neaux et Louffeuil avaient bu sec. Ils étaient complètement
partis.
— Et, si on vous disait qu’Arabin n’est pas mort, qu’il était
en léthargie et qu’il est sorti de sa tombe... dit-il tout a coup
d’une voix étranglée.
— On a vu des choses plus extraordinaires, dit Cerneaux.
— Et, si on vous disait qu’il n’est pas loin de vous?...
— On lui ferait dire de s’amener, dit posamment Louffeuil.
— Et, si c’était moi Arabin?... dit Arabin, n osant encore
arracher son faux nez.
— Tu blagues dit Cerneaux.
ET D’AILLEURS
107
— Je blague? dit Arabiii.
Et il retira, non sans peine, son faux nez et sa fausse barbe
dont les élastiques s’accrochaient à ses oreilles.
— C’est bien lui! s’exclamèrent Cerneaux et Louffeuil.
Ils poussèrent un éclat de rire énorme.
Pierre Arabin se contenta de cette manifestation.
-A- Pourquoi n’as-tu pas dit ça plus tôt, dit Cerneaux. On
aurait rigolé au bal.
— Il faut aller chez Alice, dit Louffeuil.
Mais Alice n’était pas chez elle. Et, chez Jeanne de Meung,
on ne leur ouvrit pas. Aussi furent-ils réduits à errer dans les
maisons amies où malheureusement, la nouvelle de la mort
d’Arabin n’était pas encore répandue.
Partout, il faisait le récit de son aventure. Mais, alors que
certaines de ces dames l’écoutaient complaisamment, d’autres
semblaient distraites, et la plupart disaient : Tu n’as rien de
plus gai à nous raconter? Tu ferais mieux de payer une bou-
teille de champagne. »
Incidents Passionnels
Il était cinq heures du soir. On avait semé, l’après-midi
durant, une petite neige parcimonieuse. La nuit tombait. Je
m’étais aposté près de la grande maison sombre. Et je vis des
choses que les passants affairés n’avaient pas l’air de voir.
Sous la large porte, des gens de tout âge et de toute condition
allaient et venaient, les uns violemment, les autres à pas lents,
comme des ombres éternelles. Je vis sortir une vieille dame
hautaine, qui avait dû être belle. Elle tenait à la main un long
poignard, gainé de cuir florentin. Elle passa devant moi sans
me regarder et disparut dans la foule.
Et presque au même instant, la suivant à quelques pas,
sortit un étrange petit vieillard^ à la barbiche rude, lequel boi-
tait, et marchait précipitamment, et tenait sous son bras droit
CONTES J)E PANTUUGIIE ET D’AILLEURS
100
une vieille mandore. Et le vieillard, lui aussi, disparut parmi
les passants.
Mais voici qu'une autre vieille femme quitta à son tour la
grande maison sombre. Celle-là était courte et large. Elle ser-
rait contre sa poitrine un coffret de bronze. Elle s'arrêta un
instant sur le seuil, parut hésiter, et se perdit dans la foule.
Où donc s'en étaient allés ces mystérieux personnages, la
vieille dame au poignard, lé vieux monsieur à la mandore, et
rautre vieille dame au coffret de bronze? Mais ce n'était pas
pour me poser de telles questions que je stationnais depuis
trois quarts d’heure devant le sombre bâtiment de l’Hôtel des
Ventes.
Il faut vous dire que, la veille au soir, j’avais fait la con-
naissance d’une femme mariée, d’une grosse femme mariée,
de trente-deux ans, à qui j'avais donné rendez-vous, à ce coin
de la rue Drouot et de la rue Rossini. Mes affaires avaient
marché rondement. Rencontrée aux abords de la gare Saint-
Lazare, la grosse dame mariée toléra que je marchasse à ses
côtés. Nous causâmes. Quand j'eus appris qu'elle était de
110
CONTES J)E PANTRUGHE
bonne famille, qu'elle avait pour mari un commerçant hono-
rable, je l’invitai à dîner pour le soir même, en cabinet parti-
culier. Mais elle était attendue chez elle. Elle accepta mon
rendez-vous pour le lendemain. Je raccompagnai jusqu’à son
train et je pris incontinent une voiture pour aller conter la
chose à mon ami Edouard.
Edouard me demanda si la grosse dame était jolie. Je répon-
dis : (( Non, pas précisément. ». (C’était en effet une grosse
dame sur la beauté de laquelle les avis pouvaient être parta-
gés, et je voulais enlever à Edouard la satisfaction bien légi-
time de la découvrir laide, au cas où il la rencontrerait à mon
bras.)
Ma moirée, au boulevard, fut allègre, troublée seulement par
un calcul dont je ne sortis point : peut-on avec quatre-vingt
francs épuiser toute la série des plaisirs suffisants pour épater
une dame indulgente de la banlieue ouest?
Assis à la terrasse d’un café, je regardais les passants, avec
le contentement du Monsieur qui a une liaison en vue, son pain
sentimental cuit pour quelques semaines, et la perspective de
pouvoir se reposer ensuite, au moins pendant six mois, sur les
lauriers de cette première bonne fortune sérieuse.
J’allai, dans l’après-midi du lendemain, retenir deux places
pour les Remords d'Alberte, pièce moderne en trois actes, à qui,
quelques jours auparavant, la presse fait un succès moyen.
11 y a des pièces, vous savez, à qui la presse avait fait un accueil
assez tiède, et qui, malgré ça, sont très bien. Et puis, aux abords
des succès tapageurs, les marchands de billets sont si durs !
Deux places dans une baignoire. En arrivant de bonne heure,
en donnant quarante sous à l’ouvreuse, on avait de fortes
chances d’être seuls.
La grosse dame arriva à six heures. Un fiacre nous emmena
vers le petit restaurant très convenable que m’avait indiqué
ET D’AlLLEüRfS
111
mon ami Edouard. Chemin faisant, je Tembrassai tendrement
et nous échangeâmes nos petits noms. Elle s’appelait Rosalie.
Puis j’entamai une longue dissertation pour démontrer la su-
périorité du restaurant oii nous allions sur d’autres restaurants
moins confortables, quoique plus à la mode. On nous installa
dans un petit cabinet. Je pris la carte et je proposai quelques
plats compliqués qu’elle refusa discrètement. On s’en tint fina-
lement au potage et à des viandes froides assorties. Pour corser
l’addition qui restaient bien au-dessous de mes prévisions, si
restreintes qu’elles fussent, je commandni (signal des galantes
entreprises) une bouteille de champagne, dont nous parvînmes,
en nous forçant un peu, à absorber la moitié.
Nous nous rendîmes à huit heures un cpiart au théâtre. C’est
certainement un plaisir de raffiné que de se trouver seul dans
une salle de spectacle. Mais, pour le bien goûter, il faut s’appe-
ler Louis de Bavière et avoir voulu cette solitude. Je constatai
avec amertume que la presse avait encore exagéré le succès des
liemords dWlberte, et j’aurais presque consenti à payer des
passants pour garnir les banquettes. Enfin, quajid le rideau se
leva sur la grande pièce, je m’estimai heureux décompter vingt-
trois personnes au parterre. En regardant attentivement la
scène, on n’apercevait pas le vide du balcon.
112
CONTi:S DK l‘ANTnLCHK
Soudain Rosalie me saisit le bras et me montra au troisième
rang de rorchestre le monsieur grisonnant que je l’avais vue
rejoindre la veille, à la gare Saint Lazare :
— Mon mari !
Elle dit simplement : Mon mari ! et non pas : Ciel ! mon mari :
comme les dames ont l’habitude de le faire, dans les romans,
en semblable circonstance.
Bien qu’ennuyé moi-même, je pris un air dégagé et je rassurai
Rosalie. Nous étions bien cachés au fond de la baignoire, isolés
dans notre pur amour par un treillis de bois doré. Elle était
triste et agitée. Je lui proposai de partir pendant un acte, mais
les Remords d'Alberte, au cours de la scène III du 2, nous paru-
rent tellement poignants que nous attendîmes la fin, désireux
de voir la pauvre héroïne débarrassée du lourd fardeau qui
opprimait son âme.
Au cours du troisième acte, nous travaillâmes une seconde
fois par conscience et sans ardeur au déshonneur du Monsieur
de Torchestre.
A la fin du spectacle, nous laissâmes les vingt-trois specta-
teurs réclamer paisiblement leur vestiaire, et nous attendîmes
dix bonnes minutes dans la baignoire. Mais la fatalité voulut
qu’à notre sortie le mari fut encore devant la porte. Nous nous
trouvâmes nez à nez avec lui. Qu’allait-il se passer ?
Il ne se passa rien. 11 affecta de ne pas nous voir. Je fis monter
Rosalie hébétée dans une voiture. Elle poussait des petits sanglots
réguliers, et répétait : (( Mon Dieu, qu’est-ce qu’il va me dire en
rentrant ! Mon Dieu ! qu’est-ce qu’il va me dire en rentrant ? »
Elle me promit en me quittant un rendez-vous pour le sur-
lendemain et des nouvelles le plus tôt possible. Je ne reçus rien
et elle ne vint pas. Les journaux cependant ne relatèrent aucun
drame conjugal dans la banlieue ouest. L’affaire était-elle
classée?
ET D’AILLEURS
m
Deux mois après, Rosalie m’écrivit une lettre de quatre pages.
Elle me priait de lui prêter cinquante francs. Je portai, dans un
noble geste la main à mon portefeuille qui se trouva malheu-
reusement être vide. Mais je devais toucher deux cents francs
la semaine suivante. J'en distrairais deux louis et demi que
j’enverrais à Rosalie.
Je ne sais quelles circonstances m’empêchèrent de mettre ce
petit projet à exécution.
La Duchesse Poison
SCÈNE I
La scène représente la terrasse d’un café du boulevard, vers six heures du
soir. Muche, dit Théodore de Soupières, est assis devant une table. Il a
demandé « de quoi écrire » et consulte fébrilement sa montre. Théodore de
Soupières est l’auteur du roman la Duchesse Poison, qui paraît en feuil-
leton, avec un grand succès, dans le Cri nationaL
Passe un confrère et ami, le petit Duflel.
Difiel. — Embêté?
Soupières. — Très embêté. J'ai mon feuilleton à écrire pour
tout à ITieure. J’ai déjà manqué un jour, hier, et aujourd’hui je
suis obligé de le faire, absolument. Et ' ii rendez-vous dans un
quart d’heure avec une femme tout a fait épatante, qu’il me
sera impossible de lâcher de la soirée. Est-ce que tu suis mon
feuilleton ?
CONTKS DE l>ANTlU;cifK ET D'AILIJU US
ii:;
Dufiel. — Oui, assez régulièrement.
Soupières. — Je ne te demande pas d’appréciation... ïu
pourrais me rendre un sacré service. Fais-moi mon feuilleton
d’aujourd’hui. Tu n’as rien à faire.
Dufiel. — Tu es dur. D’ailleurs je n’ai rien à faire. C’est mal-
heureusement juste.
Soupières. — Ça va, hein? Tu es vraiment chic. D’ailleurs, je
touche cinq louis par feuilleton. Ça te fera cinq louis de bon.
Dufiel. — Ça ira complètement si tu peux m’avancer les
cinq louis, qui seraient bien reçus à l’heure actuelle. Tu dois
être galet tcux.
Soupières. — Les voilà. Travaille, mon vieux. Mais ne fais
pas bouger l’action. Piétine surplace... Allons! tu es vraiment
chic. Tu connais Coude, le secrétaire de rédaction du Cri na-
tional? Porte-lui la copie comme si je t’en avais chargé, et
corrige toi-meme les épreuves. Le correcteur est un peu loufoc
et Coude passe son temps à faire des i*éussites avec des dominos.
Au revoir, vieux, tu es un chic type!
SCÈNE 11
Ncui‘ lieures du malin. I.c. ménage Balbiis est encore couché, Auguste Rail)ns
n'étant pas allé au bureau ce matin-là. La jeune madame lialbus attend
avec impatience le retour de la bonne qui, en revenant du marché, doit
monter le Cri national.
Balbus. — C’est si intéressant, ce feuilleton?
Mme Balbus. — Oh! mon chéri, tu n’as pas idée l Je n’ai
116
CONTES DE PANTRECHE
jamais vu un aussi beau feuilleton. Je ne comprends pas que tu
ne le lises pas.
Balbus. — Est-ce que j'ai le temps de lire ces machines-là?
Mme Balbus. — Oh! pour cinq minutes que ça te pren-
drait chaque jour! C'est si joli! Tu ne peux pas t'imaginer. Tu
devrais le suivre à partir d'aujourd'hui. Je te mettrai au cou-
rant en te racontant le commencement. 11 a déjà paru quarante-
cinq feuilletons.
Balbus. — De quoi s'agit-il?
Mme Balbus. — Écoute : Il y a d'abord Claude Fatal, qui
est un médecin de village, et qui a recueilli une enfant, une
petite fille, qu'il a trouvée dans la neige. Cette petite fille est
restée pendant six mois entre la vie et la mort, et le docteur a
fini par la sauver. Figure-toi que cette petite fille n'était autre
que la fille du duc de Chanteclair, qui a épousé en secondes
noces une méchante femme qu'on appelle la 'duchesse Poison.
Il ne se doute pas que la duchesse Poison, qui se donnait pour
une Italienne, la comtesse de Rollina, est en réalité la femme du
vieux médecin, que Claude Fatal a chassée de chez lui un soir
d'hiver. Personne ne connaît tous ces secrets-là, qu'un domes-
tique du château, le vieux Parfait,
ET D’AILLEURS
117
Ce n’est pas tout. Figure-toi que la jeune fille trouvée, qui a
déjà vingt-trois ans, et qui est très pure et très chaste, aime un
jeune olficier de marine nommé Léonard. Quant à elle, on ne
connaît pas son vrai nom, mais Claude Fatal Fa appelée Glo*
rieuse, parce que, le soir où elle a été trouvée dans la neige,
c’étàit la date anniversaire d’une des trois journées de 1830.
M. Balbus a écouté distraitement cette histoire, ayant pour le moment
d’autres préoccupations. Les malheurs de Claude Fatal l’intéressent peut-
être moins que certaines particularités anatomiques de Balbus. Quelques
minutes après, quand la bonne apporte le journal, les deux époux sont
étendus côte à côte. Us ne disent mot et paraissent sommeiller.
Mme Balbus [non sans langueur). — Auguste? Lis-moi le
feuilleton, dis? Tu es plus près de la fenêtre.
Balbus jette d’ahord un coup d’œil rapide sur les derniers cours du soir
et sur les nouvelles de Madagascar. Puis il entame la lecture du 46* feuil-
leton de la Duchesse Poison.
Balbus [lisant). — (( Glorieuse s’était levée de bonne heure,
ce matin-là. Un gai soleil entrait par la fenêtre aux rideaux de
mousseline dans la charnt)re virginale. La jeune fille s’habilla
pour descendre au jardin et, comme elle allait sortir, elle se
souvint qu’elle avait oublié de se laver, depuis deux jours, le
visage et les mains. Elle passa rapidement un linge mouillé sur
son nez et sur ses oreilles. Soudain, elle sentit qu’on la saisissait
à la taille. C’était Claude Fatal, le brave docteur.il appuya
sa bouche édentée sur les lèvres de Glorieuse et lui donna un
baiser prolongé... »
Mme Balbus. — Non, il n’y a pas ça...
Balbus. — Regarde toi-même!
118
CONTES DE PANTRUCHK
Mme Balbus. — C’est sûrement une faute d’impression. Ils
ont’imprimé : (( sur les lèvres » au lieu de : « sur le front ».
Balbus [lisant). — a Sais-tu qui est à la porte ? dit le docteur
Fatal à Glorieuse. Le vieux Parfait, le domestique du château.
— Qu’il entre, dit Glorieuse. Lui seul peut éclaircir le mystère
de ma naissance. » Le vieux serviteur, courbé par l’âge, fit son
apparition, a Laissez-moi seule avec lui, » dit-elle au docteur,
qui quitta aussitôt la chambre. La jeune fille s’approcha alors
du vieillard, lui redressa les épaules et lui planta sur la bouche
un rude et passionné baiser... [S'interrompant:) — Il est
dégoûtant, ton roman.
Mme Balbus . — Ce n’esl pns possil)](\ ra que tu dis là.
Balbus. — Regarde toi-méme.
Mme Balbus, — Alors, c’est une tactique de la part de la
jeune fille. C’est certainement une tactique de sa part.
Balbus. — C’est une tactique un peu bizarre pour une jeune
fille [Lisant:) a Le vieillard fit signe à Glorieuse que le moment
des révélations" était venu... Chapitre vingt-sept. La vengeance
de l'amiral. Pendant ce temps, que faisait Léonard? »
Mme Balbus [enthousiaste). — Ah ! tu vas voir! Tu vas voir
ET D’AILLEURS
119
Léonard, comme il est sympathique! C’est rofficier de marine,
le fiancé de Glorieuse. 11 est admirable d’intégrité, de loyauté et
d’honneur.
Balbus. — (( Léonard, tout en se rendant chez la veuve de
l’amiral, additionnait mentalement les sommes qu’il avait
encaissées dans sa tournée du matin. Il avait touché 55 francs
chez Georgette. La nuit avait été moins bonne pour Maria qui
n’avait amené que deux louis. Quant à Irma, elle arrivait
comme toujours bonne première avec 70 francs. Et encore Léo
nard la soupçonnait d’en cacher. » [S'interrompant:] Mais
c’est absolument ignoble. Et voilà le monsieur que tu me pré-
sentes comme la personnification de l’honneur et de l’intégrité ?
Mme Balbus. — Tu ne comprends pas. Moi, je ne sais pas ce
qu’il veut dire avec ces histoires de femmes et d’argent, mais
tu comprendrais, comme moi, si tu avais lu le feuilleton, que
Léonard n’est pas capable d’une chose ignoble.
Balbus. — Il se fait simplement entretenir par des femmes,
ton Léonard. C’est dégoûtant qu’un auteur ose prêter un tel
rôle à un officier de mnrine! Si c est là ta littérature, je t’en
félicite. C est du propre !
Mme Balbus (avec autorité). — Je te répète que Léonard n’est
p«‘is capable d’une dîose ignoble. S’il agit ainsi, c’est ([u’il a ses
raisons, qui sont des i)lus généreuses et des plus désintéressées...
Cou l inné!
Balbls. — c Léonard arriva chez lu veuve de l’amiral. ».
Mme Balbus. — C’est elle qui a élevé Léonard, c’est une
sainte !
Balbus. — (( Dès ([u’elle vit entrer le jeune homme, elle se
précipita à son cou. (( Prends-moi! Prends-moi! » s ecria-t-elle
avec véhémence. Il l’entraîna vers le fond de la pièce. ))
120
CONTRE DE PANTRUGUE ET D'AILLEURS
Mme Balbus. — Non, ce n'est pas possible! H n'y a pas ça?
Balbus. --- Tn m'embêtes. Je n'invente pas. Lis toi-même!
Mme Balbus. — B y a que Léonard fait ces choses-là avec
la veuve de l'amiral?
Balbus. — Kegarde toi-même.
Mme Balbus {atterrée). — Mais c'est sa grand'mèrc!
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Le Prestige des bankn >tes 5
Le Collectionneur 10
Qu’est-ce qu’ils peuvent bien nous dire ? 14
Gangrène des paletots et Névrose des bottines 17
Apparitions 21
Stratégie chinoise 26
Une Semaine bien remplie 27
La Politesse et l’Amitié 30
A la Guerre 33
L’appétit vient en mangeant 3(>
Début au Barreau 42
Une Soirée perdue 48
Les Prix de l’Académie 54
Doléances d’un Académicien 57
La Girafe, le Perroquet, la Sarigue et les <5 ux Kmployés de la Compa-
gnie des Omnibus 60
Publicité dans les Salons 65
Les Poissons des grands lacs d’Afrique 68
En Sabots 72
Les aimables Causeurs des Salons 74
Le Roi Dagobert 77
La Rixe 81
Péripéties - 83
La Foire aux pains d’épices 01
Voyage en Orient 94
L’Aventure de Pierre Arabin 100
Incidents passionnels 108
La Duchesse Poison. 114
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